Sébastien Lecornu dévoile son budget au Figaro : «Je propose un effort budgétaire d’environ 54 milliards d’euros»
Dépenses publiques
Le premier ministre détaille les coupes budgétaires qu’il va soumettre aux parlementaires dans le cadre du projet de loi de finances, et promet la stabilité fiscale.
Le Figaro - 17 septembre 2026 - Par Jim Jarrassé, Tristan Quinault-Maupoil, Julie Ruiz, Vincent Trémolet de Villers et Marie Visot
Après un séminaire gouvernemental, jeudi, où il a présenté à ses ministres les grandes lignes de sa copie, Sébastien Lecornu détaille au Figaro l’ampleur de l’effort budgétaire qu’il appelle de ses vœux, et les mesures qu’il préconise pour y parvenir.
LE FIGARO. - Vous êtes sur le point de présenter votre copie pour le budget 2027, quel effort d’économies allez-vous y inscrire ?
Sébastien LECORNU. - Le projet de loi de finances que je propose contiendra un effort budgétaire d’environ 54 milliards d’euros, dans la stabilité fiscale. C’est un redressement important ; ces économies serviront à refroidir considérablement le moteur des dépenses qui augmentent inexorablement chaque année. Le vieillissement de la population impacte les comptes sociaux. Sans mesures correctives, les dépenses de la Sécurité sociale seraient en hausse de 22 milliards d’euros. La charge de la dette pèse de plus en plus lourd sur l’équation budgétaire. L’année prochaine, à cause du contexte géopolitique qui pousse les taux d’intérêt à la hausse, le pays va devoir trouver 10 milliards d’euros supplémentaires pour la financer ! Les dépenses de fonctionnement des collectivités locales, elles aussi, affichent une augmentation spontanée de 7 milliards d’euros qu’il faudra également freiner. Au total, si ce budget ne contenait aucune mesure d’économies, le déficit 2027 tutoierait les 6,5% du PIB. En freinant les dépenses de l’Assurance maladie dès cet été, nous avons commencé à structurellement atténuer ce choc, mais il faut poursuivre. Cette vérité, et contrainte du réel, s’impose d’ailleurs autant au gouvernement, qu’au Parlement et qu’aux candidats à l’élection présidentielle.
Est-ce un budget d’austérité ?
Non, c’est une copie offensive sur la réduction de la dépense publique dans un pays qui y est trop dépendant… C’est un risque politique, je ne l’ignore pas. Mais nous sommes très loin de l’austérité ! Si les choix que nous prenons sont difficiles, ils ne sont pas brutaux. C’est une chose de s’interroger sur le rythme d’augmentation d’une retraite, cela en est une autre que de devoir un jour devoir réduire des pensions. D’autres pays ont connu ça. Ces efforts, aujourd’hui, permettent d’éviter d’avoir à faire des sacrifices demain. Nous avons encore une chance d’échapper à des coupes imposées et violentes. Je veux la saisir. Nous pouvons y arriver.
Comment ces efforts seront-ils répartis ?
L’État doit être exemplaire, et donc commencer par lui-même. Il contribuera en premier à l’effort. Pour l’État, le budget 2027 sera le plus rigoureux depuis très longtemps, le plus rigoureux jamais présenté la veille d’une élection présidentielle. Si on exclut la hausse de la charge de la dette et celle du budget des Armées, le budget de l’État sera gelé en valeur l’an prochain. Pour autant, nous refusons les coupes à l’aveugle. Le budget des Armées augmentera comme prévu de 6,4 milliards l’an prochain. Les ministères de la Justice, de l’Intérieur, de la Recherche et de l’Écologie afficheront également des crédits en hausse. C’est un choix : le régalien, et l’avenir. Et la croissance. À l’inverse, d’autres ministères vont devoir faire des économies très importantes. Le ministère du Travail devra réaliser 2,5 milliards d’euros d’effort en faisant des choix sur les outils les plus efficaces parmi ceux qui étaient renforcés pour répondre à la crise du Covid, ou encore faire un meilleur ciblage dans le dispositif du compte professionnel de formation (CPF) qui mérite quelques ajustements.
"L’État doit être exemplaire, et donc commencer par lui-même. Il contribuera en premier à l’effort"
Sébastien Lecornu, premier ministre
Les opérateurs et agences verront aussi leurs enveloppes diminuer. Le point d’indice des fonctionnaires, qui concerne également les collectivités territoriales, sera gelé, ce qui nous permettra aussi de dégager 2 milliards d’euros. Nous ouvrirons des discussions avec les syndicats pour éviter que les fonctionnaires ayant les salaires les plus bas ne soient exposés à l’inflation. La hausse des dépenses de fonctionnement des collectivités territoriales ne devra pas dépasser l’inflation. Un effort important, mais loin d’être brutal.
Confirmez-vous une baisse de la rémunération des ministres ?
Ce n’est pas du symbolique sympathique. Mais on ne peut pas demander le gel du point d’indice de la fonction publique sans demander aux grands chefs, dont les ministres, de faire un effort. On va mettre à contribution la sphère des cabinets ministériels, avec une mesure de compression des enveloppes globales. Tout cela sera précisé prochainement.
Le projet de loi de finances rabotera-t-il les dépenses de la Sécurité sociale ?
Pour la sphère sociale, les dépenses continueront à augmenter plus vite que l’inflation. Le vieillissement de la population ne nous laisse pas le choix. Mais des économies devront être mises en œuvre pour modérer cette hausse. Ainsi, nous comptons faire des efforts sur les arrêts maladie, pour environ 2 milliards d’euros. Le budget actera la réforme sur les ruptures conventionnelles pour une économie de 100 millions d’euros l’an prochain, puis de 800 millions d’euros à l’avenir en année pleine. La loi contre la fraude fiscale et sociale, et de nouveaux moyens avec de l’IA, permettront de récupérer 1 milliard d’euros supplémentaires. Nous allons notamment offrir la possibilité à des contribuables repentis de se mettre en règle avec l’administration pendant l’année 2027. Bernard Cazeneuve l’avait déjà fait. C’est une bonne méthode.
Les familles seront-elles mises à contribution, en revoyant notamment la bonification de la retraite des pères de trois enfants ?
Sur les retraites, le système actuel est inéquitable. Les femmes qui ont eu plusieurs enfants doivent avoir une meilleure retraite. Aucun retraité actuel ne verra cette bonification changer mais nous souhaitons initier une réforme pour mieux répartir cette bonification, à coût constant. La branche famille mérite au global une remise à plat. On a besoin d’outils pour relancer la démographie mais est-ce que tous les chèques existants font une politique familiale efficace ? Je n’en suis pas certain. L’allocation de rentrée scolaire, par exemple, n’est pas toujours en lien avec les besoins des familles. Il faut concerter mais je plaide pour un recentrage de cette aide. Nous proposerons aussi des mesures de soutien aux familles, par exemple avec la création d’un «prêt à taux zéro natalité» pour faciliter l’accès à la propriété d’un logement adapté pour les familles.
Le ministre du Budget avance le chiffre de 6 milliards d’euros d’effort à fournir sur les seuls retraités. Avez-vous tranché sur la forme que prendra cette contribution entre suppression de l’abattement de 10% ou gel des pensions ?
Aucune pension ne diminuera. Ensuite, le débat sur le rythme d’augmentation sera tranché au Parlement. En attendant, je déplore que le débat public de ces derniers jours ait pu donner l’impression que les retraités seraient les seuls mis à contribution, c’est faux et injuste. D’ailleurs, leur effort - qu’il porte sur une réduction de la niche fiscale ou sur un gel partiel des pensions - sera inférieur à 6 milliards d’euros. Je le redis : les petites retraites seront protégées.
Inscrivez-vous dans votre copie une année blanche, un gel des prestations sociales ?
Je suis contre une année blanche totale car, c’est refuser de faire des choix. Je suis un gaulliste social, il est hors de question pour moi de geler les filets de protection des plus pauvres comme le minimum vieillesse, l’allocation aux adultes handicapés, le RSA ou les petites pensions, au moment où la guerre au Moyen-Orient augmente l’inflation. Cependant, pour d’autres allocations, comme les retraites les plus importantes ou les APL, le gel est possible. Nous allons également présenter une mesure d’alignement de droits, notamment pour les étrangers, sur ce qu’on appelle les allocations sociales non-contributives, c’est-à-dire les allocations qui ne dépendent pas du travail. Quand un étranger arrive en France, de manière légale, il n’a aucune carence pour se faire ouvrir ses droits, là où un Français de l’étranger a lui un délai de carence... Certains considéreront peut-être que c’est une mesure symbolique, les autres, de l’autre côté, hurleront sans doute à la mesure droitière. La classe politique est prévisible… Mais c’est une mesure de bon sens, car nous ne savons pas expliquer à un Français expatrié qu’il a moins de droits qu’un étranger nouvellement arrivé.
Vous aviez promis de la stabilité fiscale, votre copie tient-elle cette promesse ?
Stabilité fiscale : nous n’augmenterons pas les impôts. Dans cet esprit, je refuse de geler le barème de l’impôt sur le revenu. Je m’engage également à réduire la surtaxe d’impôt sur les sociétés pour les grandes entreprises. Elle avait été imaginée sous le gouvernement Barnier pour 8 milliards d’euros. J’avais décidé de sortir les entreprises intermédiaires - les ETI - de l’assiette qui l’avait portée à 7,5 milliards d’euros en 2026. Je souhaite la ramener à 5 milliards d’euros. Il faut envoyer un message aux investisseurs et tenir notre croissance. Quant au pacte Dutreil, je l’ai dit, nous n’y toucherons pas. Nous proposons même des dispositifs nouveaux qui faciliteront les transmissions d’entreprises. C’est le «pacte Papin», pour soutenir les reprises par les salariés, qui est une mesure de protection du tissu économique. La stabilité fiscale est le principe général du texte. Les niches fiscales les plus importantes sont sanctuarisées, comme par exemple pour les services à la personne. D’autres pourront être revues, notamment pour que les revenus soient traités comme ceux tirés du travail. Par exemple, les ministres proposeront la fiscalisation des indemnités liées aux arrêts de travail pour financer l’Assurance maladie.
Entre les nouvelles recettes et les économies, quelle sera votre cible de déficit ?
Si le Parlement endosse notre copie, nous atteindrions grâce à ce plan de redressement la cible de 4,8% du PIB de déficit, hors nouvelle augmentation des dépenses militaires. Il faudra de plus en plus distinguer les dépenses civiles ordinaires, des investissements de défense, qui à certains égards sont «de la bonne dépense publique». Les marchés financiers le font déjà. Je tiens à rappeler que, sans l’augmentation des 30 milliards d’euros des moyens de notre Défense depuis 2017, nous serions à 4% de déficit. Au global, je pense que la situation du pays place le niveau d’ambition pour l’avenir à un plan de type Pinay-Rueff de 1958. Mais nous sommes en fin de quinquennat, et sans majorité. Mon modèle d’inspiration, intellectuel et politique, est davantage le plan Pompidou de 1963. Certes, il avait une majorité, il n’était pas en fin de mandat, mais il s’agissait déjà à l’époque de faire face à l’augmentation massive des crédits militaires et, comme le disait Pompidou, «il faut pour cela comprimer “la dépense publique civile ordinaire”». Je fais mienne cette maxime. Ainsi, en tenant compte d’un nouvel effort sur les dépenses militaires en 2027 que nous proposons, la cible de déficit atteint 5% pour 2027. Et la guerre en Iran et la sécheresse feront hélas que nous ne serons pas à 5% en 2026, comme cela était prévu par le budget voté. Nous poursuivons donc le serrage cette année pour bien rester en dessous des 5,5%.
"Quand Jean-Luc Mélenchon présente l’annulation d’une partie de la dette comme un simple jeu d’écriture, il laisse croire aux Français qu’on pourrait s’épargner les choix difficiles. Mais le lendemain de l’élection, il faudra toujours financer les retraites, les hôpitaux et notre défense"
Sébastien Lecornu, premier ministre
Jusqu’à quand la discussion budgétaire doit-elle se tenir ? L’année dernière vous avez refusé de couper court rapidement à des débats enlisés…
De mi-octobre jusqu’à Noël, il y a une discussion parlementaire bicamérale qui ne peut pas être compressée, même si certains le souhaitent. Les parlementaires ne peuvent pas échapper à leur premier devoir qui est de discuter du budget de la Nation. Je pense que personne ne pourra s’exonérer du réel très longtemps. Les taux d’intérêt, les conséquences de la sécheresse, la géopolitique,… Nous ne sommes plus dans la même situation que l’année dernière. Le problème était seulement domestique et politique, désormais c’est le désordre international qui nous impose des contraintes fortes et nouvelles. Beaucoup veulent échapper au débat. Il faut dire qu’il n’est pas toujours à l’avantage de la classe politique : entre les propositions d’impôts qui n’existent pas et les économies qui n’existent pas non plus, le budget est une épreuve de clarification pour tous.
Vous comptez donc sur une forme de responsabilisation des oppositions ?
Oui. Pour le pays. Après, il y a une forme de primaire sauvage qui s’organise sous nos yeux entre les candidats à l’élection présidentielle qui sont candidats pour gagner, et ceux qui ne le sont que par principe. Parmi ceux qui imaginent avoir une chance réelle de présider le pays l’année prochaine, personne ne peut souhaiter hériter d’un désordre absolu et hors de contrôle. Cela reviendrait à gâcher la première année du prochain quinquennat, voire tout le quinquennat, avant même d’être élu ! C’est disqualifiant.
Jean-Luc Mélenchon, qui annonce une censure, n’est pas de ceux qui s’imaginent pouvoir remporter le scrutin ?
Vouloir gagner une élection et se préparer à diriger un pays sont deux choses différentes. Quand il présente l’annulation d’une partie de la dette comme un simple jeu d’écriture, il laisse croire aux Français qu’on pourrait s’épargner les choix difficiles. Mais le lendemain de l’élection, il faudra toujours financer les retraites, les hôpitaux et notre défense. La réalité ne se censure pas. Et laisser durablement le pays sans budget, sous le régime d’une loi spéciale, reviendrait de facto à lui imposer un grand plan d’austérité : des aides suspendues, des investissements reportés. Il ferait ainsi subir aux Français l’austérité qu’il prétend combattre. Soit il sous-estime les responsabilités qu’il prétend exercer, soit il les connaît et choisit d’en cacher les contraintes aux Français. Dans les deux cas, il manque à la première responsabilité de quelqu’un qui veut présider le pays : lui dire la vérité.
Ne croyez-vous pas que même dans votre camp, certains auront des difficultés à soutenir votre budget ?
C’est leur intérêt d’en défendre ses principes. Après, toutes les mesures sont à discuter, avec nos soutiens comme avec nos opposants, dans le respect de l’équilibre financier global.
Après avoir négocié, l’année dernière, avec les socialistes, reste-t-il des leviers avec eux ? Ils souhaitent une hausse de la fiscalité et le SMIC à 1700 euros net…
J’ai dû faire des compromis avec tout le monde. Avec les socialistes, mais aussi avec la droite. J’avais dû diminuer les efforts de dépenses des collectivités locales de 3 milliards d’euros après les discussions avec le Sénat. Je préférerais avoir une majorité absolue, mais qui peut être certain que les prochains gouvernements en auront une ? Il faut s’habituer à travailler avec certains de ses opposants. Le coup de menton est une illusion politicienne de tribune. Le budget initial que je propose devrait rassembler de LR à certains députés LIOT. Ensuite, je suis ouvert au dialogue et au compromis avec les oppositions. Les débats auront lieu. De manière globale, c’est le moment de la clarification entre les promoteurs du désordre et ceux qui considèrent qu’il ne faut pas en rajouter et trouver des solutions. Les socialistes avaient fait le bon choix l’année dernière.
Où situez-vous Marine Le Pen, qui se dit prête à accepter un budget «imparfait» ?
Mes convictions sont connues. Elle est dans l’opposition, et elle a voulu depuis ma nomination censurer le gouvernement à chaque fois. Le RN est mon principal adversaire électoral dans mon département de l’Eure. Après, elle est candidate à l’élection présidentielle, et moi je ne le suis pas. Cela change tout. Je n’entre donc pas dans une négociation politique avec son parti. Après, il y a un débat parlementaire. Est-ce que ce sont les ministres qui trient les députés ? Non, c’est le peuple français lors des élections législatives. Le gouvernement devra donc, en transparence dans l’hémicycle, trouver des voies de passage avec les 577 députés. C’est la démocratie.
La candidate RN a précisé ses exigences : suspension de la PPE et refus de passer un accord avec Bruxelles sur le cadre pluriannuel financier de l’UE… Êtes-vous prêt à en discuter avec elle ?
J’ai pris un décret pour la programmation pluriannuelle de l’énergie (PPE) : il était temps quand on voit la crise énergétique actuelle. J’ai essuyé une motion de censure sur ce sujet. Maintenant, si un nouveau gouvernement choisi par les Français souhaite changer le mix électrique par un autre décret, il le pourra dès mai 2027. Là, le débat est budgétaire. Alors, on peut bien entendu débattre des économies à réaliser sur le financement de notre modèle énergétique. Cela intéresse les Français. Moi-même je réinterroge actuellement les rentes tirées des contrats les plus anciens sur les énergies renouvelables parce que le marché de l’énergie nous permet désormais de supprimer des subventions publiques Mais est-ce un sujet politique ou de simple bonne gestion de l’argent public ?
Vous attendez-vous à être censuré ?
Je vis avec cette perspective depuis le premier jour. J’ai affronté une dizaine de motions de censure et déjà démissionné, après une crise née au sein même du gouvernement. Je suis donc lucide sur la situation politique. Cette mission, je l’accomplis par devoir, en sachant qu’elle peut s’arrêter à tout moment. Mais le sort de mon gouvernement est secondaire : l’intérêt général exige que la France ait un budget. Cette responsabilité engage les formations politiques comme les candidats à la présidentielle.
Si vous êtes censuré, accepteriez-vous d’être reconduit à Matignon ?
Le gouvernement va tout faire pour trouver un compromis. La France a besoin de stabilité politique mais, désormais, il faut également garantir une stabilité financière.
"Pour la sphère sociale, les dépenses continueront à augmenter plus vite que l’inflation. Le vieillissement de la population ne nous laisse pas le choix. Mais des économies devront être mises en œuvre pour modérer cette hausse."
Sébastien Lecornu, premier ministre
Faudra-t-il en passer par des ordonnances ou le 49.3 ?
La France Insoumise fait de l’obstruction pour ensuite reprocher au gouvernement d’utiliser un 49.3 afin de surmonter l’obstruction. Je leur fais une proposition : qu’ils ne fassent aucune obstruction parlementaire. Il n’y aura ni 49.3, ni ordonnances, et à la fin, il y aura un vote !
N’est-ce pas la suspension de la réforme des retraites, actée l’an dernier, qui crée du désordre dans les comptes ?
J’y reste intellectuellement défavorable. Mais après l’échec du conclave, que François Bayrou avait eu raison de lancer, nous n’étions plus en position de force. C’est une leçon pour l’avenir. Cette suspension a été le prix de la stabilité et de l’adoption d’un budget. Son coût est estimé à 1,8 milliard d’euros en 2027. Cet argent nous manque, mais gardons les ordres de grandeur : nous proposons 54 milliards de redressement. La suspension n’explique certainement pas l’essentiel de nos difficultés budgétaires. Ne rien nier, ne rien exagérer. Et nous avons suspendu la réforme, pas abrogé celle-ci : si aucune autre réforme nouvelle n’est adoptée, le calendrier de relèvement reprendra automatiquement en 2028. Soyons aussi honnêtes : la réforme Borne n’avait pas tout réglé. Le pouvoir issu de la présidentielle devra reprendre ce dossier. Je salue à cet égard le rapport de la conférence sur le travail, l’emploi et les retraites, qui ouvre des pistes intéressantes pour l’avenir.
Certains estiment que la facture de la dissolution est arrivée. Ça a «flingué l’économie» a affirmé Gabriel Attal. Vous ne vous êtes jamais véritablement exprimé sur ce choix du président…
Car il faut aller de l’avant. Et, dans les mois qui viennent, l’instabilité ne sera plus la résultante de la dissolution, mais pourrait plutôt venir de la présidentielle qui s’annonce…
La grogne sur le pouvoir d’achat se fait entendre. La CGT et Sophie Binet réclament une table ronde. Comment y répondez-vous ?
Quand on doit prendre sa voiture pour travailler, on ne peut pas simplement renoncer à faire le plein. Chaque hausse, c’est de l’argent en moins pour vivre. Je prends cette inquiétude très au sérieux. Mais respecter les Français, c’est aussi leur dire la vérité. Nous subissons un choc énergétique mondial provoqué par la guerre au Moyen-Orient et celle en Ukraine. Nous y reviendrons ce vendredi avec les forces politiques autour du président de la République. Faire croire que cette crise est purement française ou que l’État s’enrichit sur leur dos, c’est mentir. Il n’y a hélas pas de cagnotte cachée. Cette crise coûte à nos finances publiques. Notre responsabilité est d’aider ceux qui la subissent le plus durement. Nous prolongeons jusqu’au 31 décembre les soutiens aux filières les plus touchées. Le gouvernement est prêt à examiner toute proposition d’aide ciblée qui apporte un soulagement concret aux Français. Les ministres y travaillent.
Le prix du carburant atteint des sommets. Est-ce tenable de ne pas apporter une réponse au plus grand nombre ?
Le soutien massif aux prix de l’énergie, nous l’avons déjà pratiqué : plus de 70 milliards d’euros mobilisés entre 2021 et 2024. J’étais ministre, j’en assume ma part. Nous avons engagé ces dispositifs lorsque les taux d’intérêt étaient encore très faibles. Aujourd’hui, notre dette doit progressivement être refinancée à des taux beaucoup plus élevés. Ce que l’on accorde au consommateur à crédit, on le fait payer au contribuable, avec les intérêts. Et nous transmettons cette facture à nos enfants. Il n’y a pas de miracle. Assumer les décisions d’hier n’oblige pas à en reproduire les erreurs. Notre réponse, ce sont donc des aides ciblées pour ceux qui en ont besoin. Sans oublier le temps long avec une accélération de l’électrification des usages. Il faut sortir de cette dépendance qui nous expose à chaque crise pétrolière. La France est une puissance électrique, pas une puissance pétrolière. Il est temps de consommer davantage l’énergie que nous produisons.
Quelle part allez-vous prendre lors de l’élection présidentielle ?
Je ne me mêlerai pas de la campagne présidentielle. Si je suis encore premier ministre, mon devoir sera, avec les ministres compétents, de garantir le bon déroulement du scrutin : protéger les candidats face aux violences et aux minorités qui cherchent à les intimider, prévenir les ingérences étrangères sans les exagérer ni les sous-estimer. J’ajoute que personne ne sait où en sera la situation internationale en avril prochain, notamment en Ukraine. Le risque d’escalade imposera une vigilance de chaque instant.
Pourquoi vos efforts à gouverner malgré la tenaille Mélenchon-Le Pen ne deviennent-ils pas une proposition politique ?
Parce que l’équipe sortante, qui s’engage à stabiliser politiquement et financièrement le pays, ne peut pas être suspecte de vouloir être dans la prochaine équipe entrante.
De plus en plus de vos ministres s’engagent dans le débat présidentiel. N’est-ce pas contraire à vos consignes ?
Ce n’est pas un gouvernement technique ! Aller s’asseoir dans une salle de meeting est une chose. Faire un discours en est déjà une autre. Ils peuvent marquer de la sympathie pour des candidats, mais jamais dire du mal des autres. Et jamais mettre les mains dans l’opérationnalité d’une campagne. Sinon ils ne seront plus ministre. Parce qu’il faut préférer les affaires de l’État à tout le reste, jusqu’à la dernière minute.
Des ministres devront-ils bientôt quitter le gouvernement ?
Ceux qui souhaitent participer activement à une campagne devront partir.
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