Société

Pour le directeur général de la Fondation pour l’innovation politique, au miroir des représentations politiques et médiatiques, les Français ne reconnaissent plus leur propre pays.

 

Le Figaro - 9 juillet 2020 - Par Paul Sugy

Plus encore qu’une hypothétique «vague verte» ou que la revanche électorale de la droite, un fait majeur s’est surtout dégagé des dernières élections municipales: l’abstention massive. Alors que ce scrutin est d’ordinaire l’un des plus suivis par les Français, 6 électeurs sur 10 n’ont pas fait le déplacement ce 28 juin. Pour Dominique Reynié, la crise sanitaire n’est pas la seule cause de cette désertion des urnes: le fossé se creuse selon lui entre les préoccupations réelles, quotidiennes, d’une majeure partie du corps social, et les sujets qui agitent les plateaux télévisés et les débats politiques. Faute de remédier à ce qu’il appelle une «infidélité au réel», les Français risqueraient de ne pas reprendre de sitôt le chemin de l’isoloir.

LE FIGARO. - Parmi les Français appelés aux urnes pour le second tour des élections municipales, 58,4% se sont abstenus. Le risque épidémique est-il l’unique raison de ce piteux record?

Dominique REYNIÉ. - Je reste étonné que si peu d’intérêt médiatique et politique ait été accordé à l’abstention qui est l’événement majeur des élections municipales: c’est plus de 20 points au-dessus du niveau atteint en 2014, alors même que l’on parlait déjà, et à juste titre, d’un record. Certes, la crainte du virus explique une part importante de cette abstention, d’autant plus que le 12 mars, le chef de l’État annonçait le confinement. Ce discours, nécessaire, a été suivi par 23 millions de Français. Le 14 mars, la veille du premier tour, le premier ministre répète ces consignes. Le 13 avril, ce sont 36 millions de personnes, un record dans l’histoire de la télévision, qui écoutent l’annonce présidentielle d’une prolongation du confinement. Voter était un devoir civique, cela devient un risque sanitaire.

Mais pour autant, ce serait se rassurer à bon compte que de rabattre la cause de l’effondrement de la participation sur la seule crise sanitaire. Elle amplifie ou précipite une tendance plus profonde et d’autant plus préoccupante. On peut citer des raisons pratiques, comme la lourdeur des démarches régissant la procuration, mais, plus fondamentalement, il faut y voir le signe que notre lien civique ne cesse de se dégrader. Hélas, trop de facteurs y concourent, et de nature très différente. La transmission des valeurs démocratiques aux nouvelles générations est menacée; une critique disproportionnée de la procédure électorale s’est installée comme une évidence, devenant un discours dominant. Nous sommes invités à préférer des modalités dont je ne conteste pas l’utilité, mais que l’on nous présente à tort comme supérieures à l’élection et plus démocratiques: le tirage au sort, la «démocratie participative» ou «délibérative», etc. Elles ont ceci en commun de pousser peu à peu le plus grand nombre en dehors de la décision; elles réintroduisent un partage entre, d’un côté, des citoyens entreprenants, capables de consacrer à ces exercices le temps et les compétences qu’ils requièrent, et, d’un autre côté, la masse des simples électeurs, eux-mêmes et leurs élus peu à peu dépossédés de leur petit pouvoir.

Citons encore le dépérissement du civisme fiscal. La suppression de la taxe d’habitation, dédiée au financement des services publics communaux - écoles, sports, culture, voirie... - s’inscrit dans une série de décisions antérieures à ce quinquennat, conduisant aujourd’hui une majorité de ménages (57%) à ne payer ni taxe d’habitation ni impôt sur le revenu. Il reste la CSG et nous payons tous la TVA, mais ce sont des contributions dont on identifie moins clairement les mécanismes et les principes que l’impôt sur le revenu ou la taxe d’habitation. Que devient le lien civique sans la relation fiscale qui permet à l’individu de s’intéresser à l’usage de l’argent public et de demander des comptes aux élus?

Il s’agit donc d’une véritable crise démocratique?

Oui, et la solution ne se trouve pas du côté des formes alternatives si souvent vantées dans le débat public: démocratie participative, démocratie directe, tirage au sort, RIP, RIC… L’étude de ces pratiques montre, sans surprise, que les citoyens se déplacent peu, et que ceux qui le font correspondent à un profil sociologique particulier, qui biaise fortement la discussion et son résultat: les catégories socioprofessionnelles supérieures y sont surreprésentées. Selon Ipsos, les abstentionnistes du second tour (58,4%) aux élections municipales de 2020 sont particulièrement nombreux chez les ouvriers (70%) et les employés (65%). Qui peut croire qu’ils prendraient une part active à une «démocratie participative»?

Le retour au niveau de participation électorale qui mettrait notre démocratie à l’abri d’un accident électoral ne se fera pas sans le relèvement de ces fonctions de communication

Les sujets débattus dans les médias ou au sein des grandes formations politiques vous paraissent-ils en décalage avec les préoccupations de la majeure partie du corps électoral?

Oui là encore, et la représentation médiatique est l’autre organe malade de notre démocratie: d’un côté, le monde médiatique semble vouloir ignorer ou minorer des réalités qu’il ne comprend pas où qu’il réprouve, tandis que, d’un autre côté, il se montre déterminé à promouvoir des irréalités dans lesquelles il nous demande de nous reconnaître. Ce mécanisme exerce une double violence. C’est un supplice pour le public qui n’a plus d’autre choix que de ne pas écouter et de chercher sur les réseaux sociaux la représentation du monde qui fait sens. À l’occasion des élections municipales, la «vague verte» était annoncée dans la presse dès janvier 2020. Le soir et le lendemain du second tour, c’est encore la «vague verte» qui fait la une de tous les médias. Or, il n’y a pas de «vague verte», notamment en raison d’une abstention historique qui aurait dû constituer le principal sujet des commentaires. Songeons que, lorsque des Français votent pour des partis protestataires, ils écopent d’une condamnation morale, mais lorsqu’ils s’abstiennent, même massivement, leur absence n’est qu’à peine remarquée. Nos compatriotes sont fondés à penser que, décidément, la représentation médiatique ne les considère plus.

À l’opposé, avant le premier tour et plus encore entre les deux tours, l’espace public a été saturé par d’intenses polémiques supposées mériter l’attention de tous. L’interminable séquence sur le «racisme français» et le déboulonnage des statues, à la suite de la mort tragique de George Floyd, a certainement procuré un sentiment de vertige à plus d’un citoyen, de même que la «racialisation» du conflit social surgissant dans un pays dont la culture politique combine une puissante tradition républicaine et un État providence particulièrement généreux. Quel est ce mécanisme terrible par lequel une réalité tangible est refoulée au profit de la mise en scène d’un monde qui n’est pas le nôtre, de même que la société américaine n’est pas la nôtre? L’écrasement du réel, toujours vécu, par définition, au profit de récits exhibant des phénomènes marginaux ou non représentatifs, devient une cause grave de rupture: au miroir des représentations politiques et médiatiques, les Français ne reconnaissent plus leur propre pays. Je vois dans cette distorsion médiatique l’une des sources de l’abstention massive.

Vous dénoncez là une déconnexion entre le pays et ses élites…

J’y vois plutôt le résultat de logiques sociales nées d’une divergence croissante entre les discours de représentation de la réalité émanant d’un monde social au particularisme croissant, de catégories socioprofessionnelles supérieures habitant des métropoles intimement encastrées dans la globalisation et, d’un autre côté, le reste du pays, c’est-à-dire presque tout le public, car si nous prenons comme critère les villes de plus de 100.000 habitants, ce biotope social métropolitain représente moins de 6 millions d’électeurs inscrits, sur 47 millions au plan national. Je parlerais donc moins d’une élite que de groupes sociaux dominants, impliqués dans les métiers de l’information, de la formalisation des enjeux, les universitaires, les métiers de la communication au sens large.

Ranimer le lien civique, œuvrer à un espace public plus représentatif de nos réalités politiques et sociales et enfin restaurer la souveraineté de l’élection devraient être nos impératifs dans les années qui viennent

Comment contrecarrer la dynamique de l’abstention?

Le retour au niveau de participation électorale qui mettrait notre démocratie à l’abri d’un accident électoral ne se fera pas sans le relèvement de ces fonctions de communication. Il faut s’interroger sur la manière dont la production de ces représentations peut brouiller ou déformer l’image de la réalité, et avec quelles conséquences. Ainsi, par exemple, pourquoi les problèmes de délinquance ou les enjeux d’immigration ne parviennent-ils décidément pas à figurer au rang des questions légitimes? Pourquoi faut-il se résigner au choix de n’en rien dire ou d’en faire le sujet d’un débat outrancier? Ou encore, si l’on peut comprendre l’écho médiatique donné à l’hommage aux soignants, bien légitime, pourquoi ce silence lorsqu’il s’agit des agriculteurs et des routiers qui ont su remplir ensemble le premier des services publics, le plus essentiel de tous, qui est de nourrir le pays? Comment comprendre les règles qui président au fonctionnement de notre débat public?

Tocqueville écrivait que «lorsque la nation est fatiguée de longs débats, elle consent volontiers qu’on la dupe pourvu qu’on la repose». La crise abstentionniste que vous identifiez aboutira-t-elle en fin de compte à une duperie généralisée?

Le génie de Tocqueville dit la nature du mal en une phrase impeccable. Notre démocratie ne survivra pas si nous ne savons pas répondre à la crise actuelle. Ranimer le lien civique, œuvrer à un espace public plus représentatif de nos réalités politiques et sociales et enfin restaurer la souveraineté de l’élection devraient être nos impératifs dans les années qui viennent.

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