Bruno Le Maire - Ambition France

Europe

Le ministre de l’Économie plaide dans un entretien au Figaro pour la création de champions européens dans les secteurs stratégiques. Un nouveau produit financier va permettre d’investir dans les entreprises françaises.

Le Figaro - 28 mars 2019 - Par Marie Visot, Anne de Guigné et Bertille Bayart

LE FIGARO. - Que retenir de la visite de Xi Jinping en Europe ? L’implication en solo de l’Italie dans le projet des routes de la soie ? Ou le fait qu’Emmanuel Macron l’a reçu avec Angela Merkel et Jean-Claude Juncker à ses côtés ?

Bruno LE MAIRE. - Cette visite marque un tournant dans la relation entre d’une part la France et l’Union européenne, et d’autre part la France et la Chine, qui reprend toute sa place dans le monde. C’est donc un succès pour la France et pour le président de la République. Le contrat historique de vente de 300 Airbus en est la meilleure ­preuve. Mais il y a également l’engagement très fort du président Xi pris en faveur du climat. La Chine sera un partenaire solide dans ce combat dont la France assume le leadership depuis l’élection d’Emmanuel Macron et le retrait des États-Unis de l’accord de Paris.

Peut-on parler de partenariat avec une Chine qui déploie une politique de puissance, quitte à diviser l’Europe ?

Le défi posé à l’Europe est très clair : répondons-nous par notre unité ou par nos divisions à l’initiative des « routes de la soie » ? L’unité ­européenne et l’affirmation de la souveraineté de notre continent : voilà l’enjeu des élections européennes. Le message qu’a adressé le président de la République aux citoyens européens est très clair : l’Europe doit répondre à la Chine avec son propre projet, tout aussi ambitieux. Ce doit être un projet d’investissement dans les technologies de rupture, de défense de nos intérêts et de nos valeurs, de lutte contre le réchauffement climatique, et d’affirmation du multilatéralisme. Sur ce sujet, le président Xi a pris un engagement fort en faveur de la rénovation de l’Organisation mondiale du commerce afin d’échanger sur une base de réciprocité, respectueuse de la protection de la propriété intellectuelle.

Mais l’Europe ne semble pas véritablement réagir aux ambitions chinoises…

Je ne suis pas d’accord. L’Europe prend conscience que notre allié américain est aujourd’hui un partenaire plus difficile, tandis que le géant chinois s’affirme. Il est temps, c’est vrai, que l’Europe s’affirme comme une puissance indépendante et souveraine, en investissant et en protégeant ses technologies. C’est ce que le gouvernement a impulsé : la France a élargi le champ d’application du contrôle des investissements étrangers dans le cadre de la loi Pacte, et l’Europe a adopté un règlement sur le même thème, elle a aussi renforcé ses ­règles antidumping. L’histoire va très vite. Si nous ne créons pas maintenant des champions européens dans les secteurs stratégiques que sont l’intelligence artificielle, les batteries automobiles, le transport ferroviaire, la construction navale, le stockage de données, demain il sera trop tard. Je cite le président Xi : « Je tiens à dire aux Occidentaux que nous avons fait en quarante ans ce que vous avez fait en trois siècles. » Le défi qu’il nous lance est très clair. L’Europe doit décider plus vite et plus fort.

Prenons l’exemple des batteries automobiles. Les industriels disent très clairement qu’ils n’investiront dans un projet européen que s’il existe une protection aux frontières contre les batteries chinoises. Est-ce que ce sera le cas ?

Nous avons, avec le ministre allemand de l’Économie, Peter Altmaier, adopté une initiative pour maintenir la valeur et les emplois de l’industrie automobile en Europe. Les batteries électriques représenteront en effet une part importante de la valeur des véhicules de demain. Nous ne pouvons pas dépendre exclusivement de l’Asie pour notre mobilité. La France consacrera donc 700 millions d’euros d’aides publiques à ce projet collectif qui défend l’intérêt général européen, et l’Allemagne plus d’un milliard. C’est maintenant à la Commission de s’engager. La décision doit être prise avant fin avril. Après, il sera trop tard. Les constructeurs automobiles européens ne peuvent pas attendre plus longtemps pour passer commande des batteries dont ils ont besoin. Nous avons par ailleurs demandé au président Xi une réciprocité d’accès au marché chinois, ou alors nous devrons protéger le nôtre. Construire une filière qui va de l’extraction des minerais rares comme le lithium jusqu’à l’installation de la batterie dans les véhi­cules : voilà l’enjeu.

Un autre sujet de souveraineté porte sur la protection des entreprises françaises et européennes face à l’extraterritorialité du droit américain. La riposte est-elle prête ?

Nous refusons toutes les mesures d’extraterritorialité, de nos partenaires américains comme d’autres. Nous nous donnons systématiquement les moyens d’y répondre sans délai. En quelques mois à peine, avec l’Allemagne et le Royaume-Uni, nous avons créé un instrument pour financer de manière indépendante des opérations commerciales avec l’Iran. Nous souhaitons également contrer le « cloud act » : il n’est pas acceptable qu’une Administration américaine puisse récupérer auprès des opérateurs de stockage les données de n’importe quelle entreprise française ou européenne, au nom des intérêts supérieurs américains, sans même que l’entreprise concernée soit alertée. Je ferai rapidement des propositions au premier ministre et au président de la République, sur la base du rapport du député Raphaël Gauvin. Je souhaite notamment le renforcement de la loi de blocage de 1968, et la conclusion d’un accord global entre l’Union européenne et les États-Unis. Nous travaillons aussi sur un stockage souverain pour les données les plus stratégiques de nos entreprises. Nous attendons des propositions des opérateurs avant la fin de l’année.

Que l’on parle de la Chine ou des États-Unis, nous vivons un moment de bascule historique : notre souveraineté politique dépend de notre souveraineté technologique. La France refuse de subir. Avec l’Europe, elle veut être leader.

Pour avoir les moyens d’investir dans l’innovation, la France a prévu de privatiser notamment Aéroports de Paris. Ce projet est très controversé. N’êtes-vous pas tenté de le réduire à une opération a minima, quitte à ce que cela rapporte moins ?

Les modalités de l’opération ne sont pas arrêtées. Toutes les options sont sur la table. Les privatisations sont une nécessité économique pour la France. Et je veux tordre le cou aux contre-vérités. Non, les aéroports ne sont pas un monopole : il y a une concurrence féroce entre les hubs internationaux. Non, nous ne privatisons pas une frontière : la frontière restera du ressort exclusif de l’État. Oui, nous renforçons les garanties environnementales. Oui, nous substituons à un système dans lequel 49 % du patrimoine est privé une concession qui prévoit le retour des Aéroports de Paris à la puissance publique au terme de soixante-dix ans. Oui, ADP peut devenir un leader mondial si on lui donne les moyens de son développement. Oui, nous avons tiré les leçons des autoroutes : la définition des tarifs aéroportuaires restera la décision de l’État. Enfin, avec cette opération, nous nous donnons les moyens de financer l’innovation de rupture, celle qui fera la différence au XXIe siècle et mettra la France dans le camp des vainqueurs.

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