Relance

Bruno Le Maire, ministre de l'Economie, des Finances et de la Relance, et Olivier Dussopt, ministre délégué chargé des Comptes publics, dévoilent aux « Echos » les nouvelles prévisions du gouvernement pour le budget 2021. L'ampleur de la récession est revue en baisse pour 2020 à - 10 %. Les montants engagés pour la relance et le Ségur de la santé vont toutefois dégrader les prévisions de déficit pour 2021.

Les Echos - 17 septembre 2020 - Par Renaud Honoré, Isabelle Couet, Dominique Seux, Étienne Lefebvre

Que prévoit désormais le gouvernement pour le niveau d'activité en France ?

Bruno Le Maire : La récession sera moins forte que prévu. Nos prévisions précédentes tablaient sur une baisse de l'activité de - 11 % en 2020, nous l'évaluons désormais à - 10 %. Pour 2021, nous maintenons notre prévision d'un fort rebond de 8 %. Ce rebond prouve une chose : les 470 milliards d'euros mis sur la table dès le printemps par le gouvernement ont protégé efficacement l'économie française. Notre relance produit déjà ses effets. Nous estimons qu'environ 10 % du plan de relance sera décaissé d'ici à la fin de l'année.

Vos prévisions restent prudentes par rapport à celles récentes de la Banque de France.

BLM : Oui, notre prévision pour 2020 est moins optimiste que celles de la Banque de France ou de l'Insee. Nous avons fait le choix de la responsabilité. Des incertitudes persistent : l'évolution de l'épidémie, l'élection américaine, le prochain plan quinquennal chinois et le Brexit. Mais je confirme notre objectif de retrouver en 2022 le niveau d'activité d'avant crise. Au regard de la gravité du choc, c'est un défi considérable. Mais nous allons le relever collectivement.

Comment se traduit ce léger-mieux de l'activité économique sur le niveau de déficit ?

Olivier Dussopt : Nous allons rester dans une situation très dégradée, même si les chiffres seront un peu moins vertigineux. Le niveau de déficit devrait s'établir à - 10,2 % en 2020, alors que nous tablions lors de la dernière loi de Finances rectificative de juillet sur - 11,5 %. L'an prochain, nous prévoyons qu'il reflue à 6,7 % du PIB, soit un niveau supérieur aux prévisions de juillet (-5,5 %) du fait de l'impact du plan de relance et des mesures du Ségur de la santé . Quant à la dette, elle est désormais attendue à 117,5 % du PIB, soit moins que les 120,9 % prévus en juillet dernier.

Le sérieux budgétaire est-il encore une priorité dans le « monde d'après » ?

OD : La situation encore très précaire des comptes publics nous invite à la responsabilité. Il faut réussir le plan de relance et mobiliser les crédits dédiés à la croissance le plus vite possible. Mais il s'agit aussi de garantir une trajectoire de finances publiques crédible et responsable. Nous faisons donc en sorte que le plan de relance passe par des mesures ponctuelles, ciblées et non pérennes pour ne pas alourdir la dépense publique pour les années à venir.

Par ailleurs, les dépenses des budgets ordinaires qui ne relèvent pas du plan de relance, notamment celles relatives au fonctionnement de l'Etat, seront maîtrisées. Cela passera par la poursuite des réformes, et par le choix de stabiliser - voire même diminuer légèrement - les effectifs publics l'an prochain. Le niveau de dépenses publiques devrait commencer à refluer dès l'an prochain à 58,5 % du PIB, après un bond à 62,8 % cette année.

BLM : Contrairement à ce que certains veulent faire croire aux Français, une dette, ça se rembourse ! Et nous la rembourserons grâce à la croissance, à la maîtrise des finances publiques et à la poursuite des réformes de structure. Je pense à la réforme d'Action Logement que nous voulons conduire avec les partenaires sociaux. Je pense aussi à la réforme des retraites.

Vous avez toujours l'intention de cantonner la dette créée pour faire face à la crise du Covid-19 ?

BLM : Oui, nous l'avons déjà fait pour la dette sociale en juillet. Nous adopterons la même méthode pour la dette Covid contractée par l'Etat. Cela suppose une loi organique en 2021 qui permettra son remboursement sur vingt ans. Ce choix est une garantie de transparence et de responsabilité pour nos finances publiques.

Cela passera par une prolongation de la CRDS ?

BLM : Rien n'a encore été arrêté. Mais soyons clair : il n'est pas question d'augmenter les impôts ou d'en créer de nouveau. Depuis 2017, nous avons baissé les impôts de 44 milliards d'euros. 22 milliards pour les ménages, avec la suppression de la taxe d'habitation et la baisse de l'impôt sur le revenu ; 22 milliards pour les entreprises, avec la baisse de l'impôt sur les sociétés et des impôts de production.

Prenons la mesure de ce que cela représente : c'est la plus forte baisse d'impôt en France depuis vingt ans. Pour autant, notre taux moyen de prélèvement obligatoire reste 10 points au-dessus de la moyenne de l'OCDE. Il est donc indispensable de maintenir le choix fait par le président de la République depuis le début du quinquennat.

OD : Ce taux représentait 44,1 % du PIB en 2019 et va remonter cette année à 44,8 % parce que le PIB se contracte très fortement, davantage que les recettes, ce qui est un phénomène assez classique. Notre objectif est d'atteindre un taux de prélèvements obligatoires de 43,8 % du PIB l'an prochain, grâce notamment aux baisses massives des impôts de production .

Etes-vous aussi catégoriques sur la non-augmentation des prélèvements obligatoires pour financer la prise en charge de la dépendance ? Le rapport qui vient d'être remis au gouvernement en propose une kyrielle : hausse de la CSG des retraités, des droits de succession, etc.

BLM : L'amélioration de la prise en charge de la dépendance est une réforme très attendue par les Français. Sous l'autorité du Premier ministre, nous devons construire une protection plus forte, un accompagnement plus adapté : c'est l'objet de la création de la cinquième branche. Mais ne cédons pas à ce réflexe pavlovien et tellement français de rajouter des impôts dès qu'apparaît une nouvelle dépense sociale. Nous devons être plus créatifs et trouver d'autres solutions.

OD : Le rapport de M. Vachey auquel vous faites référence fait une série de propositions que nous allons examiner et soumettre à la concertation, ce ne sont que des pistes qui n'engagent pas le gouvernement. Sans attendre, le projet de loi de financement de la Sécurité sociale pour 2021 apportera sa première pierre à la construction de la cinquième branche, en termes d'organisation et de gouvernance.

Une réunion a eu lieu ce mercredi sur l'éventuelle mise en oeuvre des propositions de la Convention citoyenne sur le climat concernant le secteur aérien. Les 150 citoyens réclament une écocontribution de plus de 4 milliards d'euros et Emmanuel Macron s'est engagé à reprendre leurs propositions…

BLM : Stop aux nouveaux impôts ! Le secteur aéronautique est sinistré : des milliers d'emplois et de petites entreprises sous-traitantes sont menacés. Ce serait ubuesque de reprendre d'une main au secteur du transport aérien ce que nous lui donnons de l'autre ! Soyons cohérent ! Même chose pour le secteur automobile, que nous continuerons à soutenir par des primes attractives.

La fiscalité reste un sujet majeur mais elle doit aussi être abordée au niveau européen. Les vraies urgences sont là : rétablir la justice fiscale en mettant en place une fiscalité sur les géants du numérique début 2021 comme l'a proposé la présidente de la Commission européenne Ursula Von der Leyen ; accélérer la transition écologique avec le mécanisme d'inclusion carbone aux frontières de l'Union européenne ; promouvoir la taxation des transactions financières que nous appliquons déjà en France . Ce sont les combats que je veux livrer avec les autres ministres des Finances européens, pour construire cette Europe nouvelle voulue par le président de la République.

OD : J'ajoute que ces ressources fiscales propres de l'Union européenne permettraient de limiter la contribution budgétaire annuelle demandée aux Etats membres. Une contribution qui va augmenter d'environ 4,8 milliards d'euros l'année prochaine pour la France, en raison notamment du départ du Royaume-Uni et de l'accroissement du budget communautaire sur la période 2021-2027. C'est donc un enjeu essentiel pour la maîtrise des budgets de chacun des Etats.

Faites-vous évoluer vos prévisions en matière d'emplois ?

BLM : Nous maintenons notre prévision de 800.000 emplois salariés en moins en 2020. 715.000 emplois ont déjà été détruits. Les Français en contrats courts, en intérim, subissent la crise de plein fouet et nous les aidons en favorisant la création de nouveaux emplois. L'année 2021 sera celle du rebond économique français. Le plan de relance pourrait créer jusqu'à 160.000 nouveaux emplois l'année prochaine. Les soutiens massifs à l'emploi des jeunes et à l'apprentissage sont en place, et nous maintenons l'activité partielle dans l'hôtellerie, la restauration, l'événementiel, la culture. Tant que ces secteurs seront confrontés à des difficultés fortes, l'Etat répondra présent.

Si les effectifs publics resteront stables l'an prochain globalement, quels seront les ministères gagnants et les ministères perdants ?

OD : Comme l'a souhaité le Premier ministre, les « gagnants » des créations d'emplois seront d'abord nos territoires. Et nous tiendrons les priorités qui sont les nôtres depuis le début du quinquennat, notamment s'agissant du régalien. Des postes de fonctionnaires seront ainsi créés l'an prochain pour la sécurité (policiers et gendarmes), pour la justice avec l'accent mis sur la justice de proximité, mais aussi dans l'Education nationale notamment pour faciliter l'accueil d'enfants en situation de handicap à l'école et la recherche.

Comme nous voulons maîtriser l'évolution de l'emploi public, cela nécessite que des efforts soient faits dans d'autres administrations. Le ministère de l'Economie et des Finances participe à cet effort depuis longtemps et continuera d'être le premier contributeur l'an prochain. Cela passera notamment par des réformes en profondeur de nos administrations, comme celle consistant à unifier le recouvrement des recettes publiques autour du fisc et des Urssaf​. Des gains d'efficience peuvent être réalisés par les administrations centrales.

Certains économistes estiment qu'il faudrait compléter le plan de relance par un soutien conjoncturel à la demande…

BLM : Mais nous le faisons ! Nous avons mis 30 milliards d'euros pour le chômage partiel depuis mars. Quand nous évitons à des centaines de milliers de Français de perdre leur emploi, nous soutenons la demande. Si la conjoncture évoluait, nous ferions preuve du même pragmatisme que depuis le début de la crise.

Quel est le véritable problème économique français ? C'est l'offre, pas la demande. Ne reproduisons pas les erreurs du passé qui se sont payées au prix fort avec la désindustrialisation du pays. Depuis trois ans, nous avions réussi à inverser la tendance en créant de nouveaux emplois industriels. Ne changeons pas de politique ! Accélérons au contraire notre transformation économique pour préparer la France de 2030. Sur l'hydrogène par exemple, nous faisons le choix d'investir 7 milliards d'euros pour développer une capacité de production française plutôt que de soutenir la consommation. Sinon, nous risquerions à nouveau de subventionner les industries étrangères, comme nous l'avons fait avec les panneaux photovoltaïques en Chine.

OD : Un exemple pour illustrer ce pragmatisme : les exonérations de charges accordées aux entreprises les plus en difficulté ont représenté 5,2 milliards d'euros au lieu des 3,9 milliards prévus, parce que nous avons élargi les critères d'éligibilité. Par ailleurs, le dispositif d'activité partielle, qui protège l'emploi, constitue le meilleur soutien à la demande qui soit. L'enveloppe monte même à près de 11 milliards, si l'on tient compte des remises au cas par cas qui seront accordées à certaines entreprises, et du non recouvrement d'une partie des sommes reportées.

Quid de la conditionnalité des aides ? Laurent Berger (CFDT) demande qu'elles soient soumises à un avis conforme du CSE dans chaque entreprise, selon l'utilisation qui en est faite…

BLM : Imposer des conditionnalités nous ferait perdre du temps pour la relance et conduirait à un échec. En revanche, je suis favorable à ce que les entreprises s'engagent sur trois types de contreparties : l'environnement, la gouvernance et le partage de la valeur. Sur l'égalité hommes-femmes dans les entreprises nous pouvons et nous devons faire mieux. Enfin, sur la participation, il me parait juste que les entreprises qui ont bénéficié du soutien de l'Etat, partagent la valeur créée avec les salariés au moment où elles renouent avec la profitabilité.

Mais comment ces engagements pourront-ils se matérialiser concrètement ?

BLM : Par une charte des contreparties sur laquelle les entreprises s'engageraient.

Le soutien de 3 milliards de l'Etat au renforcement des fonds propres est-il suffisant ?

BLM : Attendons déjà de les avoir employés avant de réclamer de nouveaux fonds ! Je rappelle que 3 milliards d'euros de garantie représentent de 15 à 20 milliards d'euros de fonds propre. Nous veillerons à ce que ces sommes soient suffisantes. Pour les prêts participatifs, les banques auront la responsabilité de sélectionner les entreprises. Le risque sera partagé par les banques et par l'Etat. C'est un choix difficile mais si une entreprise n'a pas de perspective, n'a pas de rentabilité à moyen terme, nous ne la soutiendrons pas. C'est le seul choix responsable pour que notre économie se redresse sur des bases saines.

Europcar qui avait bénéficié d'un PGE de 220 millions d'euros demande aujourd'hui l'ouverture d'une procédure de restructuration. C'est un échec ?

BLM : Non. Une procédure de restructuration ne veut pas dire faillite. Nous nous sommes battus et nous continuerons à nous battre pour chaque entreprise. Mais nous devons accepter que notre tissu économique évolue. En accélérant la transition écologique, nous voulons aussi accélérer la transformation de l'outil productif français.

Sur l'écologie, allez-vous prolonger les aides à l'achat de véhicules électriques en 2021 ?

BLM : Oui, les aides seront maintenues pour les véhicules électriques et hybrides rechargeables. Nous verrons à quel niveau mais notre politique sera poursuivie (un bonus de 7.000 euros, NDLR). Ces aides ont été un succès : depuis le début 2020, nous avons vendu trois fois plus de voitures électriques qu'en 2019.

Le Premier ministre a donné l'impression de soutenir clairement la proposition de rachat de Suez par Veolia. Le jeu est-il ouvert et souhaitez-vous un ou deux champions français ? Vous avez reçu ce mercredi les dirigeants de Suez, qui cherchent à présenter une contre-proposition…

BLM : Le Premier ministre n'a aucunement pris parti. Il a rappelé que l'Etat actionnaire d'Engie a défini des conditions claires qui doivent être respectées : la première est la préservation de l'emploi ; la seconde est un projet de reprise de Suez à capitaux majoritairement français ; la troisième est la valorisation patrimoniale pour l'Etat. N'ajoutons pas à la crise économique actuelle une guerre entre industriels français. Pour le reste, nous examinerons toutes les propositions avec impartialité et attention, en prenant le temps nécessaire. Aucun choix n'est arrêté.

Quel est le calendrier que vous avez en tête sur la 5G, un sujet devenu très politique en quelques jours ?

BLM : Les enchères sur les fréquences commenceront, comme prévu, à la fin du mois. Mais les Français doivent être convaincus que la 5G est une opportunité pour de nouveaux services comme la télé-chirurgie, la télémédecine dans les territoires ruraux, une meilleure gestion des flux d'énergie et de transport dans notre pays. Nous avons besoin de la 5G pour rester dans la course à l'innovation et améliorer la vie quotidienne des Français. Plus vite commencera le déploiement de la 5G, mieux ce sera.

Une société qui ne veut plus voir le Tour de France, qui refuse les sapins de Noël, et qui dit non à la 5G, très peu pour moi ! La France doit rester une terre de culture et de progrès.

OD : En tant qu'élu ardéchois et ancien élu local, j'ajoute que le refus de la 5G est égoïste de la part d'urbains qui disposent tous de la 4G et de la fibre. Pour réduire la fracture numérique, cette technologie est une immense opportunité.

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