Mike Pence - MSC

International

Dans son allocution du 16 février 2019 à la Conférence de sécurité de Munich - qui est aux questions stratégiques internationales ce que le forum de Davos est aux questions économiques internationales -, le vice-président des États-Unis a affirmé que son pays était plus fort que jamais, et qu’il demeurait le leader du monde libre.

 

Le Figaro.fr - 19 février 2019 - Par Renaud Girard

Phénomène jamais vu, les Européens de l’Ouest présents dans la salle s’abstinrent de l’applaudir.

Deux jours auparavant, à Varsovie, lors d’un sommet visant à rapprocher Israël et trois pétromonarchies du Golfe (Arabie saoudite, Bahreïn, Émirats arabes unis) au nom de leur détestation commune de l’Iran, Mike Pence avait usé d’un ton paternaliste pour s’adresser à la France, à la Grande-Bretagne et à l’Allemagne, absents de la conférence mais néanmoins vieux alliés de l’Amérique. À ces trois démocraties, principaux partenaires de l’Amérique dans sa défense du « monde libre » depuis 70 ans, le vice-président avait non seulement demandé de jeter aux orties un accord international dûment signé et sanctuarisé par une résolution du Conseil de sécurité de l’ONU (l’accord nucléaire avec l’Iran du 14 juillet 2015) ; il avait de surcroît exigé d’elles qu’elles arrêtent de commercer avec Téhéran.

Les trois plus grandes puissances européennes se sont rebellées contre le diktat des États-Unis d’Amérique. Elles constatent que l’Iran se conforme parfaitement à ses obligations de dénucléarisation ; elles ne voient pas l’intérêt qu’elles auraient à pousser l’Iran au désespoir et à se doter de la bombe atomique.

Elles veulent le retour du Moyen-Orient à un minimum de stabilité. Et elles constatent tristement que Washington ne fait rien en ce sens. Elles redoutent que davantage de désordre y soit créé par les deux obsessions contradictoires qui agitent Donald Trump avant la fin de son premier mandat : faire tomber le régime au pouvoir à Téhéran, retirer au plus vite les forces spéciales américaines opérant au nord de la Syrie, en territoire kurde. Les puissances européennes auraient pu pardonner cette maladresse de la stratégie américaine, mais certainement pas le chantage condescendant qui s’y est ajouté.

Trump a en effet enjoint la France, la Grande-Bretagne et l’Allemagne de reprendre chez elles au plus vite les djihadistes qui se sont réclamés d’elles, après avoir été faits prisonniers par les combattants kurdes des Forces démocratiques syriennes, alliées des Américains dans leur guerre contre l’État islamique. Sinon, a-t-il dit, ils les relâcheraient dans la nature. Si le président américain avait voulu signifier aux Européens qu’il se moquait totalement que surviennent à nouveau chez eux des massacres de terreur islamique, il ne s’y serait pas pris autrement. Car, sur les 800 djihadistes qui aspirent au retour sur le territoire européen, combien tenteront de commettre un attentat ? Où et quand les programmes étatiques de déradicalisation islamique ont-ils jamais marché ?

La France et l’Allemagne avaient détesté le néoconservatisme de l’équipe de Bush 43 (43e président des États-Unis). Prétendre imposer la démocratie par la force des armes leur était apparu comme une illusion. Mais Paris et Berlin attendaient que l’Amérique remette un minimum d’ordre dans l’Irak qu’elle avait envahi en 2003. Or, gagnée par l’impatience, elle en était partie militairement en 2010 - pour devoir y revenir en 2014. La France et l’Allemagne apprécient aujourd’hui le réalisme de Trump et sa méfiance absolue envers les opérations extérieures « humanitaires ». Mais elles ne peuvent accepter que le président américain refuse d’assumer les conséquences des stratégies passées de son pays. Elles appellent cela de l’irresponsabilité.

Merkel et Macron ne se trompent pas sur Trump : ils le savent déterminé à appliquer en politique étrangère une stratégie fruste capable de lui apporter sa réélection. Ils comprennent sa priorité de défendre l’ouvrier américain face à l’envahissement des produits « made in China ». Mais ils lui réclament une dose minimale de cohérence et de multilatéralisme. Pourquoi avoir saboté le traité transpacifique d’Auckland ? Pourquoi refuser de comprendre qu’en matière de protection de la propriété intellectuelle et de règles équitables de commerce, les intérêts des États-Unis, de l’Europe et du Japon sont alignés face à la Chine ? Pourquoi toujours privilégier le bilatéral dans le dialogue avec Pékin ? Pourquoi trouver légitime l’application du droit américain au monde entier ?

Dans la société des États, comme dans la société des hommes, le leadership exige un minimum de considération pour son prochain, ce que Trump n’a pas. Vu la faiblesse politique actuelle des leaders des trois grandes puissances européennes, le grand gagnant de ce déclin de l’influence internationale américaine sera évidemment la Chine…

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