Buneau Retailleau

Politique

Le président du groupe LR au Sénat publie un important ouvrage consacré à la doctrine et au programme que la droite, explique-t-il dans un entretien au Figaro, doit adopter pour regagner la confiance de ses électeurs et, plus largement, des Français.

 

Le Figaro Premium - 20 mars 2019 - Par Guillaume Perraud

LE FIGARO. - Comment expliquer la «fragilité intellectuelle» de la droite que vous déplorez et à laquelle votre ouvrage ambitionne de répondre?

Bruno RETAILLEAU. - Cette fragilité tient à ce qu'est la droite. Là où la gauche se perd dans l'idéologie, la droite a le souci du réel dans lequel s'inscrit la politique. Cette approche est nécessaire. Mais poussée à l'excès, elle peut réduire la politique à un simple pragmatisme ou un économisme. C'est ce qui s'est produit à droite, offrant un angle d'attaque à ceux qui, suivant François Mitterrand en son temps, affirmeront que la droite n'a «que des intérêts, peu d'idées, et les idées de ses intérêts».

Par ailleurs, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, la gauche s'est arrogé un magistère intellectuel que la droite n'a pas su contester. Elle l'a laissée investir le champ de la culture, de l'université, des médias. Elle a parfois repris ses mots et même ses idées, souvent par paresse intellectuelle. C'est tout un champ symbolique et sémantique que la droite a longtemps délaissé: la nation, la transmission, la liberté économique également. C'est aussi l'une des causes profondes de la victoire du macronisme: Emmanuel Macron a «marché» d'autant plus facilement que nous avons trop souvent déserté notre propre chemin.

«Je dis à mes amis : ressaisissons-nous, finissons-en avec les oppositions artificielles»

Bruno Retailleau

Qu'est-ce que «la droite féodale» avec laquelle vous vous proposez de rompre?

Je parle de cette droite qui s'épuise dans des querelles de barons, des affrontements stériles entre chapeaux à plumes. Celle qui désespère nos électeurs. Or c'est précisément parce que nous avons déserté le champ des idées et que nous sommes obsédés par l'homme providentiel que le terrain d'affrontement de la droite se limite à celui des personnalités. Je dis à mes amis: ressaisissons-nous, finissons-en avec les oppositions artificielles. De la liberté à l'identité, la droite porte en elle des exigences qui ensemble font système. C'est à ces exigences que nous devons revenir. J'ai écrit ce livre parce que j'ai la conviction que, pour rassembler, il faut d'abord réfléchir aux idées qui doivent guider notre action. C'est le projet que je veux porter.

Le terme de «conservateur», si honorable soit-il, vous apparaît impossible à réhabiliter dans l'arène électorale en France. Pourquoi?

Pour deux raisons. Tout d'abord, dans notre pays, le terme de «conservateur» n'est pas utilisé pour qualifier une pensée mais pour la disqualifier. Les procédés d'intimidation qu'utilisait la gauche hier, le macronisme les reprend. L'objectif est le même: trancher le débat avant qu'il n'ait commencé. On a vu ce mécanisme à l'œuvre contre François-Xavier Bellamy récemment. Ensuite, la politique de la droite ne saurait se réduire au seul impératif de conservation. Bien sûr nous devons retrouver le sens de la demeure, protéger ces attachements vitaux qui nous tiennent ensemble: si tant de Français se sont rassemblés sur les ronds-points, c'est parce qu'ils refusent d'être dispersés au grand carrefour du village global. Mais cette exigence ne peut, à elle seule, répondre au mal français: si nous voulons stopper le grand décrochage français, il faut des réformes courageuses. Jamais je ne me résignerai à voir la France décliner, dégringoler dans tous les classements internationaux.

«Plutôt que de naviguer entre les illusions du tout-État et celles du tout-marché, la droite doit renouer avec cette économie des racines et des ailes»

Bruno Retailleau

Dans ce cas, comment la droite doit-elle se nommer, se qualifier, se concevoir elle-même?

Je me méfie des étiquettes réductrices qui sont des pièges. Dans ce livre, j'explique que la droite dessine une double aspiration: à la réforme et à la permanence. La réforme pour que nous luttions à armes égales dans la mondialisation. Mais la réforme sans déformer ce que nous sommes: une nation unie par une identité commune ; une République établie sur des principes communs que sont la souveraineté, la laïcité et la solidarité nationale. Conjuguer cette double aspiration, c'est porter cette politique de civilisation pour laquelle je plaide. C'était du reste celle prônée par le général de Gaulle: les réformes audacieuses avec le plan Rueff et la politique d'indépendance, l'attrait du vaste monde et la défense du «cher et vieux pays». La droite française a un héritage à transmettre: montrons-nous en dignes, soyons à la hauteur.

Vous plaidez, en économie, pour «une liberté enracinée». Expression séduisante mais ce qui a réussi en Vendée peut-il servir d'exemple pour la France tout entière?

Pourquoi tant de Français voient le capitalisme d'un mauvais œil? Parce qu'ils subissent celui des autres. Nous devons réinventer le capitalisme français. Pour cela, il nous faut miser davantage sur les entreprises de taille intermédiaire, enracinées dans leurs territoires et capables de se projeter à l'international. Performantes, elles incarnent un capitalisme vertueux privilégiant une vision de long terme plutôt qu'un abandon aux intérêts court-termistes, des relations sociales apaisées et une culture d'entreprise forte. Les liens qu'elles ont tissés avec leurs territoires les conduisent bien souvent à maintenir en France leurs centres de décision. Ce capitalisme entrepreneurial présente une solidité économique, culturelle, humaine même. Pendant la crise, ce sont ces entreprises de taille intermédiaire (ETI) qui ont été les plus résilientes. Plutôt que de naviguer entre les illusions du tout-État et celles du tout-marché, la droite doit renouer avec cette économie des racines et des ailes.

«La France a le droit de choisir qui elle veut accepter sur son sol, à travers la mise en place de quotas votés chaque année au Parlement par exemple»

Bruno Retailleau

S'agissant de l'immigration et de l'islam, quels doivent être les principes et les objectifs de la droite?

Les Français éprouvent un profond sentiment de dépossession culturelle. Au nom de l'accueil de l'autre, on leur a dénié jusqu'au droit de se définir eux-mêmes. J'explique que ce droit est pourtant éminemment démocratique: il a quelque chose à voir avec «le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes» qu'évoquait le président Wilson. Car comment un peuple pourrait-il disposer de lui-même s'il se voit constamment déposséder de lui-même? La France a le droit de définir ce qu'elle est et ce qu'elle veut rester. Elle a le droit de choisir qui elle veut accepter sur son sol, à travers la mise en place de quotas votés chaque année au Parlement par exemple. Elle a le droit d'exiger le respect de la laïcité plutôt que de se voir imposer la création d'un Islam de France. Ce n'est pas en revenant sur la neutralité de l'État que nous neutraliserons l'islamisme. Le devoir de la République est de protéger la laïcité, pas de réformer l'islam.

Nous voilà à deux mois des européennes. Quelle réalité conserve la souveraineté nationale compte tenu des principes qui gouvernent l'Union européenne?

Je suis issu d'une sensibilité à droite qui a trop peu été écoutée. Les dérives sur la supranationalité qu'avec Philippe Séguin et d'autres nous dénoncions se sont malheureusement réalisées. Mais nous ne sommes plus en 1992. Aujourd'hui, l'abandon de l'euro comme le propose toujours le Rassemblement national serait une catastrophe pour les Français. De même que le serait cette fuite en avant fédéraliste dessinée par Emmanuel Macron avec sa «souveraineté européenne». En démocratie le souverain, c'est le peuple. Or il n'y a pas de peuple européen. Ce que nous propose Emmanuel Macron, c'est en définitive plus de technocratie et moins de démocratie.

Plutôt que de créer une banque, une agence, une conférence - de nouveaux «machins», en somme - comme il le recommande, lançons de grands projets pour les Européens. Créons une alliance européenne de défense ; mettons en place un bouclier sécuritaire et humanitaire en Méditerranée pour faire face à la crise migratoire ; forgeons de nouveaux champions européens sur le numérique ou la santé ; mettons en place de nouvelles coopérations renforcées entre États, librement consenties, pour faire rayonner la civilisation européenne. Une puissance ne se juge pas à ses institutions mais à ses ambitions.

* Sénateur de la Vendée, l'auteur a été député, président du conseil généralpuis président du conseil régional des Paysde la Loire. Il préside le mouvement Force républicaine.

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