Politique

Autocritique. Le ministre de l’Action et des Comptes publics, Gérald Darmanin, tire le signal d’alarme : la majorité présidentielle ne doit pas être le parti des élites.

Le Point - 6 juin 2019 - Propos recueillis par Laureline Dupont

Le Point : 10 % des catégories pauvres ont voté LREM, 35 % ont voté RN. Ces élections européennes ont laissé apparaître un vote de classe…

Gérald Darmanin : Je ne sais pas si c’est un vote de classe, mais il y a une absence d’hétérogénéité électorale inquiétante des deux côtés de la dorsale. Une analyse rapide pourrait conduire à voir un électorat LREM composé essentiellement des gagnants de la mondialisation, qui vivent dans les métropoles, et d’une partie des retraités attachés aux institutions, contre un électorat RN essentiellement constitué des classes populaires et des habitants des villes périphériques. Nous devons tirer le signal d’alarme : le clivage conservateurs/progressistes ne doit pas se transformer en un clivage patriciens/plébéiens, les bourgeois et les élites étant la majorité présidentielle, et le peuple étant le Rassemblement national. Il faut absolument casser ça pour trois raisons : d’abord et avant tout, pour préserver la cohésion nationale ; deuxièmement, parce qu’on ne peut pas réformer le pays sans avoir l’adhésion des classes populaires ; et pour finir, parce qu’on ne gagne pas l’élection présidentielle sans le peuple.

Le fait d’avoir des ministres très techno, semblant parfois déconnectés de la vie quotidienne des Français, n’alimente-t-il pas ce clivage ?

Je pense que c’est un malentendu. Edouard Philippe est petit-fils de docker, Emmanuel Macron est un gamin d’Amiens. Malgré tout, il y a des ministres comme Sébastien Lecornu ou Marlène Schiappa issus de milieux modestes. A gauche, DSK et Martine Aubry n’étaient pas des enfants d’ouvriers ! Léon Blum était un conseiller d’Etat bourgeois, Jaurès n’était pas un métallurgiste, il n’y a pas que les enfants du peuple qui peuvent parler au peuple. Ce clivage n’est pas nouveau, cela fait quelques années que les classes populaires se sont réfugiées dans l’abstention et le vote extrême. Ce n’est pas arrivé avec Emmanuel Macron, bien au contraire, il a géré cela. Je connais bien cet électorat : ma mère est femme de ménage, mon père tenait un bistro quand je suis né, et les classes populaires sont présentes à Tourcoing. Ils croient aux faits, à la preuve plus qu’aux déclarations. Il faut que l’acte 2 du quinquennat parle aussi ou parle surtout au peuple dans ses profondeurs.

Mais comment ? La défiance de cette partie de la population semble s’intensifier envers la personne du président…

On est tous responsables de cette situation. Je sais que les valeurs des classes populaires sont celles portées par Emmanuel Macron. La première d’entre elles, et la plus importante, est le travail. Pas en tant que concept, mais en tant que « vie quotidienne ». On doit davantage parler des travailleurs, des classes laborieuses, des ouvriers, des employés. Les classes populaires souhaitent qu’on mette le mérite avant l’égalité. Il faut combattre le statut, l’assignation à résidence. C’est ce qu’on fait avec la défiscalisation des heures supplémentaires, la suppression de la taxe d’habitation ou avec la future baisse d’impôt sur le revenu. Le deuxième sujet, c’est l’industrie. Il ne faut pas qu’on soit seulement le gouvernement des services, des start-up. L’industrie est essentielle, l’usine, mais aussi l’artisanat. L’intelligence de la main ne doit pas être oubliée. Nous devons montrer que, pour nous, l’usine est aussi importante que le coworking. Dans les cartes électorales, on voit des bassins industriels dans lesquels la majorité présidentielle ne parvient pas à percer. En 2017, Emmanuel Macron a fait 14 % chez les ouvriers, et seulement 11 % aux élections européennes. Non seulement on ne parle pas assez à cet électorat, mais en plus on recule. Troisièmement, la protection – la protection culturelle, mais surtout la protection régalienne. Les Français aisés ont les moyens de protéger leur patrimoine, alors que les classes populaires attendent avant tout de l’Etat qu’il garantisse la sécurité de leurs biens et de leur famille. Dans l’acte 2 du quinquennat, l’idée de la sécurité, en tant que grande politique sociale, doit être au rendez-vous. Enfin, l’école, le mérite. Quand on a peu, on ne souhaite qu’une chose : que ses enfants réussissent mieux. Nous avons déjà fait beaucoup de choses – le dédoublement des classes, les savoirs fondamentaux, retirer le hasard de la sélection à l’entrée à l’université. Il faut continuer.

Ne faut-il pas repenser notre modèle de société dans laquelle la consommation occupe une place prépondérante, au détriment de la culture, par exemple ?

Evidemment, reconstruire un fondement culturel est primordial. Mais beaucoup de gens sont à 15 euros près pour finir le mois. Vous pouvez leur brosser une fresque nationale qui va de Jeanne d’Arc à aujourd’hui, leur expliquer qu’il faut lire des livres, c’est sans doute vrai, mais vous ne philosophez qu’après avoir mangé. Il faut continuer notre politique de pouvoir d’achat sans précédent qui profite avant tout aux plus modestes.
Impliqué. Gérald Darmanin interrogé dans les jardins de l’Hôtel de Cassini, à Paris, le 3 juin.

Mais pourquoi pas le fameux « en même temps » ?

Peut-être, mais l’urgence, c’est quand même que les femmes seules avec trois gamins n’aillent pas acheter des briques de lait aux Restos du cœur. Or elles sont plus nombreuses qu’avant. La société est encore plus séparée aujourd’hui, il y a des ghettos de riches et des ghettos de pauvres. Et surtout beaucoup d’égoïsme. A commencer par un égoïsme urbain des classes bourgeoises qui refusent la mixité sociale.

Donc, les élites ne prennent pas leurs responsabilités ?

Il y a dans cette affaire une petite trahison des élites. Certaines font des choses formidables. Le gouvernement donne beaucoup d’outils économiques pour qu’on associe mieux le capital et le travail. Résultat, des patrons de petites boîtes font le copartage du travail avec leurs salariés, tandis que d’autres sont d’un égoïsme financier qui les empêche de jouer le jeu de la nation. Nous devons insister sur l’idée que la nation embarque tout le monde, car nous ne faisons pas la politique d’une classe sociale. Dans les faits, la baisse d’impôts touche avant tout les classes populaires, mais le hiatus est tellement grand que la perception est difficile. C’est notre faute, nous ne parlons pas toujours très clairement, pas toujours français, nous utilisons des concepts compliqués et nous n’avons pas le souci du « dernier kilomètre », l’habitude pratique du maire qui surveille le détail et la réalisation. Nous faisons plein de choses intéressantes pour les classes populaires – le petit déjeuner dans les écoles, la police de sécurité du quotidien –, mais les Français ne le voient pas assez. J’ajoute qu’il y a selon moi des votes de réaction. Les élections européennes ont aussi mis en lumière des votes communautaristes. A Maubeuge, par exemple, dans le quartier des Ecrivains, sur 170 votes il y a eu 70 votes pour la liste des « musulmans ». C’est très inquiétant, car je rappelle qu’il fallait imprimer le bulletin de vote. En même temps, dans les bureaux de vote autour, c’est un vote Rassemblement national. C’est évidemment un vote de réaction de l’électorat populaire. Ne pas régler le problème du communautarisme donne l’impression à l’habitant de Maubeuge qu’on ne règle pas son problème d’identité. Les Français sont bousculés dans leurs habitudes de vie, et comme depuis de nombreuses années on n’en parle pas, ça contribue à éloigner l’électorat populaire.

Le président a hésité à réformer la loi de 1905 puis y a renoncé. Vous le regrettez ?

Le problème de la laïcité, c’est le problème de l’islam politique, ce n’est pas le problème des juifs, des catholiques, des hindouistes, des protestants, des agnostiques. Contrairement aux zinzins d’une certaine partie des LR ou de Marine Le Pen, je ne pense pas que les musulmans soient le problème. Mon grand-père était musulman, harki, priait Allah et la République. Mais, pour les Français populaires, l’islam, ce n’est pas La Mamounia [hôtel de luxe à Marrakech, NDLR], on n’a pas la même vision quand on habite le 7 e arrondissement ou Maubeuge. Nous avons des armes pour lutter contre l’islam politique. Parmi elles, il y a la loi de 1905. Il faut peut-être la renforcer, je sais que Christophe Castaner y travaille pour répondre à cette question, mais en tout cas il faut être sans complaisance. Nous le sommes, nous fermons par exemple les lieux de culte salafistes. Mais nous n’incarnons pas assez collectivement cette fermeté pour répondre aux angoisses des Français de certains quartiers.

Comment fait-on cela ?

En nommant les choses comme les Français le font et dire qu’il y a eu des votes communautaires et que ces votes sont très graves pour la République, pour la concorde nationale, pour les musulmans eux-mêmes. Si on ne règle pas le sujet vite, cela va se reproduire aux municipales. Accepte-t-on qu’il y ait des débats entre des listes d’intérêt général communales et des listes communautaires ? L’urgence est dans dix mois. Les Républicains sont incapables de répondre à cette question, car ils ont choisi d’exclure une grande partie de nos concitoyens musulmans de la concorde nationale par des propos qui n’ont rien de républicains. Et Marine Le Pen nous entraînera vers la guerre civile. Seul Emmanuel Macron a un discours équilibré. J’ai beaucoup apprécié ce qu’il a dit aux Bernardins – la reconnaissance de la croyance de chaque citoyen et en même temps la nécessaire application de la loi de 1905. Il faut aussi dire qu’il n’y a pas d’incompatibilité entre l’islam et la République. Nous devons donc exiger de nos compatriotes musulmans qu’ils soient des compatriotes comme les autres. Chacun comprend ce bon sens populaire, justement demandé par les classes populaires.

Quand vous retournez à Tourcoing, que vous disent les gens ?

Les gens me demandent quand je reviens [rires]. Tourcoing est une ville très populaire, ouvrière, une ville de petits propriétaires pauvres, qui sont à la fois contents, car 92 % d’entre eux bénéficient de la baisse de la taxe d’habitation, et perplexes. Ils ont l’impression de ne pas être entendus, de ne pas être compris par des élites qui ne vivent pas dans le même monde qu’eux. Il ne faut pas que ce retour des classes sociales perdure. Car s’il perdure, cela signifie la possibilité pour Marine Le Pen d’être présidente de la République.

Serez-vous candidat ?

Je retourne souvent à Tourcoing et je n’imagine pas la politique sans être élu local. La vraie légitimité politique, c’est l’élection. On ne peut pas vouloir faire la politique du peuple sans le peuple et je pense que le président de la République souhaite qu’il y ait des ministres qui gardent un lien avec le territoire. Pour le reste, je réserve ma décision d’être tête de liste ou non aux habitants de ma commune.

Quel avenir souhaitez-vous à la droite et à votre ancienne famille politique ?

La droite ou la gauche, ce n’est plus le sujet. En 2017, Les Républicains n’ont pas simplement exclu Edouard Philippe ou ceux qui, à droite, ont accepté d’aider leur pays en rentrant au gouvernement, mais leurs électeurs ! Un certain nombre de leurs dirigeants ont été bêtement vexés ou sectaires, et n’ont pas su clairement choisir entre Emmanuel Macron et Marine Le Pen. C’est la grande marque satanique de la droite française. Il lui manque une cohérence idéologique. Je crois qu’elle l’a définitivement perdue

N’est-ce pas dangereux d’avoir comme seule opposition le Rassemblement national ?

Non, ce qui l’est, c’est que les classes populaires ne votent pas pour les partis de gouvernement. Nous ne pouvons pas être le mouvement des cadres et des chefs d’entreprise. Il faut que nous soyons « le mouvement du métro à 6 heures » comme disait Malraux. La majorité doit convaincre le cadre et la femme de ménage, le mec de banlieue et le bourgeois parisien, on doit retrouver l’esprit du rassemblement national au sens gaullien du terme. Pour l’instant, nous n’avons pas tout à fait réussi.

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