Politique

Que retenir de l’entretien exclusif d'une heure trente que le président de la République a accordé au Grand Continent ? L'essentiel en 10 points.

 

Le Grand Continent - 16 novembre 2020 - Par la rédaction


Le texte intégral de l’entretien est disponible en français, allemand, espagnol, italien et polonais. Ainsi qu’en anglais sur le site du Groupe d’études géopolitiques.

1 – Le consensus de Paris

C’est le principal message à retenir de cet entretien : le président de la République souhaite cadrer sa doctrine autour de l’affirmation d’un nouveau consensus global. Selon Emmanuel Macron, qui participait la semaine dernière à la deuxième édition du Forum de Paris sur la Paix, la série de ruptures historiques et épocales que nous vivons nous oblige à penser un rebâtir le multilatéralisme autour de nouvelles propositions :

« Et c’est pour cela que je veux lancer ce qu’on pourrait appeler le « consensus de Paris », mais qui sera le consensus de partout (…) qui consiste à aller au-delà de ces grandes dates qui ont structuré le fait politique, intellectuel des dernières décennies, pour interroger l’élément de concrétisation du consensus dit de Washington, et donc le fait que nos sociétés s’étaient aussi construites sur le paradigme d’économies ouvertes, d’une économie sociale de marché, comme on disait dans l’après-guerre en Europe, qui est devenue d’ailleurs de moins en moins sociale, de plus en plus ouverte, et qui, après ce consensus, au fond, est entrée dans un dogme où les vérités étaient : réduction de la part de l’État, privatisations, réformes structurelles, ouverture des économies par le commerce, financiarisation de nos économies, avec une logique assez monolithique fondée sur la constitution de profits. »

Quel serait le programme de ce nouveau consensus ? D’abord, mener un « travail idéologique », qui irait de pair avec une injonction pour la France et l’Europe à penser par elles-mêmes :

« L’Europe a énormément d’impensés. Sur le plan géostratégique, nous avions oublié de penser car nous pensions par le truchement de l’OTAN nos relations géopolitiques, soyons clairs – la France moins que d’autres par son histoire, mais ce surmoi est encore présent, je me bats parfois contre celui-ci. »

Puis, bâtir de nouvelles coalitions, en intégrant des acteurs non étatiques. La clef de ce consensus, dans les mots du président, serait un « rephasage » au niveau mondial autour de la priorité environnementale :

« Ma conviction, et je dis cela après avoir fait beaucoup d’erreurs, y compris dans notre pays avec la contribution carbone, on ne peut pas mener cette transition si on n’investit pas massivement et si on n’en fait pas une transition qui est à la fois écologique et sociale et si on ne transforme pas la manière de produire et, au fond, le cœur du modèle de nos structures. »

Dans cette optique, insiste Emmanuel Macron, le commerce ne doit être qu’une « variable seconde », admettant qu’il s’agit là d’un impératif de mise en conformité et de cohérence au plan politique :

« On a donc besoin d’avoir des accords commerciaux qui soient en cohérence avec notre agenda climatique, ce qui est une énorme bataille. Et là, sur cela, il n’y a pas encore de consensus européen (…) certains pays sont restés avec un logiciel qui est un logiciel d’ouverture et de commerce, que je respecte. Mais la variable commerciale reste seconde. Je pense que ce n’est pas cohérent d’un point de vue d’efficacité, mais surtout que ce n’est pas politiquement soutenable. »

2 – Refonder le capitalisme  

Le nouveau programme du consensus de Paris doit dès lors être l’occasion de remettre en cause le cadre qui a primé dans l’élaboration des politiques économiques depuis les années 1980 : le Consensus de Washington

« Je crois très profondément que nous sommes à un point de rupture […] très profond aussi, en plus de ces rendez-vous politiques, qui est un point de rupture du capitalisme contemporain. Parce que c’est un capitalisme qui s’est financiarisé, qui s’est surconcentré et qui ne permet plus de gérer les inégalités dans nos sociétés et au niveau international. Et on ne peut y répondre qu’en le refondant. D’abord, on n’y répond pas dans un seul pays, j’ai fait une politique d’ailleurs qui ne va pas du tout dans ce sens et je l’assume parfaitement. Aussi vrai que le socialisme n’a pas marché dans un seul pays, la lutte contre ce fonctionnement du capitalisme est inefficace dans un pays.  »

Le Président de la République identifie deux limites principales que présente ce cadre de pensée. La première est l’impossibilité de traiter la question écologique :

« Premièrement, [le consensus de Washington] ne permet pas de penser et d’internaliser les grands changements du monde, en particulier le changement climatique qui demeure une externalité dans le consensus de Washington. Or, on arrive à un point où l’urgence est telle qu’il est impossible de demander à des gouvernants de gérer l’une des questions prioritaires du moment, la question sans doute prioritaire pour la génération à venir, simplement comme une externalité de marché.  »

La seconde limite identifiée est l’augmentation non maîtrisée des inégalités qui résulte de la transformation de nos économies contemporaines, depuis les années 1980. Emmanuel Macron met l’accent à cet égard sur le sort des classes moyennes des pays occidentaux :

« La deuxième chose, ce sont les inégalités. Le fonctionnement de l’économie de marché contemporaine et financiarisée a permis l’innovation et la sortie de la pauvreté dans certains pays, mais il a accru les inégalités dans nos pays. Parce qu’il a délocalisé massivement, parce qu’il a réduit au sentiment d’inutilité une partie de notre population, avec des drames économiques, sociaux mais aussi psychologiques profonds : nos classes moyennes en particulier, et une partie de nos classes populaires ont été la variable d’ajustement de cette mondialisation ; et cela est insoutenable. C’est insoutenable, et on l’a sans doute sous-estimé. »

3 – Penser les grandes ruptures historiques

L’année 2020 marquerait une rupture par rapport à trois cadres. D’abord, celui de 1945, une rupture « très récente », « qui s’installe », désignée comme « le fruit de choix idéologiques totalement assumés de la part de puissances qui, par ce truchement, voient les moyens de se rehausser » :

« On voit qu’on a une crise du cadre multilatéral de 1945 : une crise de son effectivité, mais, plus grave à mes yeux, au fond, une crise de l’universalité des valeurs portées par ses structures. Et c’est pour moi – on l’évoquait tout à l’heure dans la conférence du Forum de Paris sur la paix – un des points les plus graves de ce qu’on vient de vivre dans la période récente. Des éléments comme la dignité de la personne humaine, qui étaient des intangibles, et dans lesquels au fond s’inscrivaient tous les peuples des Nations Unies, tous les pays représentés, sont maintenant mis en cause, relativisés. Il y a un relativisme contemporain qui vient, qui est vraiment une rupture, et qui est le jeu de puissances qui ne sont pas à l’aise avec le cadre des droits de l’homme des Nations Unies. Il y a très clairement un jeu chinois, un jeu russe sur ce sujet, qui promeut un relativisme des valeurs et des principes, et un jeu aussi qui essaie de reculturaliser, de remettre dans un dialogue de civilisations, ou dans un conflit de civilisation, ces valeurs, en les opposant à l’aune du religieux par exemple.  »

La deuxième rupture qui s’opère serait une rupture vis-à-vis du cadre post-1968 et des valeurs qui s’étaient imposées dans les sociétés occidentales à l’issue de cette année charnière :

« Vous voyez un néo-conservatisme monter, partout en Europe d’ailleurs, qui est une remise en cause – ce sont les néo-conservateurs eux-mêmes qui le prennent comme référence – de 1968, c’est-à-dire au fond d’un état de maturité de notre démocratie – la reconnaissance des minorités, ce mouvement de libération des peuples et des sociétés – et il y a le retour du fait majoritaire et en quelque sorte d’une forme de vérité des peuples.  »

Enfin, la rupture de 1989 est essentielle car, en une trentaine d’années, les sociétés contemporaines ont connu un renouveau du totalitarisme, qu’on pensait achevé avec la fin de la guerre froide et la « fin de l’histoire ».

« Les générations qui sont nées après 1989 n’ont pas connu la dernière grande lutte qui a structuré la vie intellectuelle occidentale et nos relations : l’anti-totalitarisme. Elles se sont structurées pour beaucoup, ainsi que leur accès à la vie académique, politique, sur une fiction qui était la « fin de l’histoire » et un implicite qui était l’extension permanente des démocraties, des libertés individuelles etc. On voit que ce n’est plus le cas. Réémergent des puissances régionales qui sont autoritaires, réémergent des théocraties. »

4 – Quelle Europe géopolitique ?

Face à la crise du multilatéralisme actuelle, la seule solution, aux yeux du président de la République, reposerait sur le renforcement d’une Europe politique, les Européens ne pouvant plus compter que sur eux-mêmes.

« À côté de cela, le cap, pour moi, c’est aussi l’importance, dans ce moment – et l’un pour moi est complémentaire de l’autre – de renforcer et structurer une Europe politique. Pourquoi ? Parce que si on veut qu’il y ait de la coopération qui se crée, il faut que des pôles équilibrés puissent structurer cette coopération, autour d’un nouveau multilatéralisme, c’est-à-dire d’un dialogue entre les différentes puissances pour décider ensemble. Cela implique d’acter que les cadres de la coopération multilatérale sont aujourd’hui fragilisés, parce qu’ils sont bloqués : je suis obligé de constater que le Conseil de Sécurité des Nations Unies ne produit plus de solutions utiles aujourd’hui. »

Évoquant un refoulé européen, il décrit cette démarche comme une révolution dans les schémas de pensée nationaux et dans l’histoire du Vieux Continent. Cela impliquerait de dépasser les visions standards de l’Europe qui donnent le primat à l’économie, au commerce et à la finance.

« L’Europe n’est pas qu’un marché. Implicitement, depuis des décennies, on fait comme si l’Europe était un marché unique. Mais nous n’avons pas pensé en interne l’Europe comme un espace politique fini. […] L’Europe doit se repenser elle-même politiquement et agir politiquement pour définir des objectifs communs qui ne sont pas simplement une délégation de notre avenir au marché.  »

Pour autant, il semblerait encore prématuré de parler de souveraineté européenne. Le président français préfère pour l’heure la notion « d’autonomie stratégique ».

« Peut-on aller jusqu’à parler de souveraineté européenne, comme je l’ai fait moi-même ? C’est un terme qui est un peu excessif, je le concède, parce que s’il y avait une souveraineté européenne, il y aurait un pouvoir politique européen pleinement installé. Nous n’y sommes pas encore. Il y a un Parlement européen qui défend quand même une représentation citoyenne européenne, mais je considère que ces formes de représentation ne sont pas totalement satisfaisantes. C’est d’ailleurs pour cela que j’avais beaucoup défendu l’idée de listes transnationales, c’est-à-dire l’émergence d’un véritable demos européen qui puisse se structurer, non dans chaque pays et dans chaque famille politique en son sein, mais de manière plus transversale. […] Mais entre ce que font la Commission, le Conseil où siègent des dirigeants élus par leur peuple et le Parlement européen, émerge une forme de souveraineté nouvelle, qui n’est pas nationale, mais européenne. »

5 – Défense, technologie et droit : l’autonomie stratégique européenne

Selon le président de la République, l’Europe doit construire une autonomie stratégique sur les plans militaire, technologique et juridique. Concernant la défense, l’élection de Joe Biden et le retour possible à une coopération transatlantique plus forte ne doivent pas faire abandonner à l’Europe la construction d’une autonomie stratégique : 

« Les États-Unis ne nous respecteront en tant qu’alliés que si nous sommes sérieux avec nous-mêmes, et si nous sommes souverains avec notre propre défense. Je pense donc qu’au contraire, le changement d’administration américaine est une opportunité de continuer de manière totalement pacifiée, tranquille, ce que des alliés entre eux doivent comprendre : nous avons besoin de continuer à bâtir notre autonomie pour nous-mêmes, comme les États-Unis le font pour eux, comme la Chine le fait pour elle. »

Sur ce point, les positions européennes divergent et Emmanuel Macron a exprimé son désaccord avec la ministre des affaires étrangères allemande Annegret Kramp-Karrenbauer qui avait qualifié d’illusion l’autonomie stratégique européenne et réaffirmé la centralité de la coopération transatlantique pour la défense européenne :

« Je suis en désaccord profond avec la tribune parue dans Politico signée par la ministre de la Défense allemande. Je pense que c’est un contresens de l’histoire. Heureusement, la chancelière n’est pas sur cette ligne si j’ai bien compris les choses. »

Au-delà de la défense, cette autonomie stratégique doit également se traduire sur le plan technologique. Le développement de solutions de stockage de données et de 5G européennes a notamment été évoqué  : 

« Quand on parle de technologies, l’Europe a besoin de bâtir ses propres solutions pour ne pas dépendre d’une technologie américano-chinoise. Si nous en sommes dépendants, par exemple dans les télécommunications, nous ne pouvons pas garantir aux citoyens européens le secret des informations et la sécurité de leurs données privées, parce que nous ne possédons pas cette technologie. En tant que puissance politique, l’Europe doit pouvoir fournir des solutions en termes de cloud, sinon, vos données seront stockées dans un espace qui ne relève pas de son droit – ce qui est la situation actuelle.

Sur la technologie, les choses évoluent depuis que nous avons lancé l’idée de la 5G européenne, et l’Allemagne est en train de nous rejoindre sur ce sujet.  »

Enfin, l’autonomie stratégique doit s’affirmer sur le terrain du droit : 

« Il en va de même au sujet de l’extraterritorialité du dollar, qui est un fait et qui ne date pas d’hier. Il y a moins de dix ans, plusieurs entreprises françaises ont été pénalisées de plusieurs milliards d’euros parce qu’elles avaient opéré dans des pays qui faisaient l’objet d’une interdiction au regard du droit américain. Cela veut dire concrètement que nos entreprises peuvent être condamnées par des puissances étrangères quand elles ont une activité dans un pays tiers : c’est une privation de souveraineté, de la possibilité de décider pour nous-mêmes, c’est un affaiblissement immense. »

6 – Défendre les valeurs européennes

Pour le président de la République, il existe un substrat commun européen qui permet de définir des valeurs communes, malgré la diversité des pays du continent.

« Parce que je pense que nous sommes un espace géographique cohérent en termes de valeurs, en termes d’intérêts, et qu’il est bon de le défendre en soi. Nous sommes une agrégation de peuples différents et de cultures différentes. Il n’y a aucune concentration à ce point de tant de langues, de cultures et de diversité dans un espace géographique donné. Mais quelque chose nous unit. D’ailleurs, nous savons que nous sommes européens quand nous sommes envoyés hors d’Europe. »

Aux yeux d’Emmanuel Macron, l’universalité des valeurs qui sont constitutives de l’idée et de l’histoire européennes sont aujourd’hui en crise. Il ne s’agit pas uniquement d’une crise des institutions de 1945, mais bien d’une crise de la culture. Il faut donc incarner de nouveau ces valeurs européennes contre l’islamisme radical. Mais il ne faut pas se tromper de combat : l’ennemi n’est pas une autre civilisation mais bien l’obscurantisme.

« Le combat qu’on mène contre le terrorisme et l’islamisme radical est un combat européen, c’est un combat de valeurs, […] contre la barbarie et l’obscurantisme. […] Ce n’est pas du tout un choc de civilisation, je ne me reconnais pas du tout dans cette lecture des choses, parce que ce n’est pas une Europe chrétienne qui irait contre le monde musulman, fantasme dans lequel certains veulent nous entraîner. C’est une Europe qui a des racines judéo-chrétiennes, c’est un fait, mais qui a su construire deux choses : la coexistence des religions entre elles et la sécularisation du fait politique. Ce sont deux acquis de l’Europe. Parce que c’est ce qui a permis de reconnaître le primat de l’individu rationnel et libre et donc le respect entre les religions. »

7 – Un nouveau partenariat Europe-Afrique

Pour le président, l’Europe et l’Afrique partagent un destin commun et connaissent des crises similaires, parmi lesquelles le terrorisme islamiste occupe une part fondamentale. Parmi les grandes crises de 2020, le président évoque celle du terrorisme : 

« [La crise du terrorisme] est revenue ces derniers mois avec beaucoup de force en Europe mais aussi en Afrique. Je pense en particulier à ce terrorisme qu’on appelle islamiste, mais qui est fait au nom d’une idéologie qui déforme une religion. 

Pour combattre le terrorisme, on est là aussi tous frappés : il ne faut pas oublier que plus de 80 % des victimes de ce terrorisme islamiste proviennent du monde musulman, on l’a encore vu au Mozambique ces derniers jours. »

Face à des enjeux et ce destin commun, Emmanuel Macron propose un partenariat entre l’Europe et l’Afrique qui serait marqué par une réelle égalité.

« Cette refondation doit s’appuyer sur une Europe beaucoup plus unie géopolitiquement et qui engage avec elle l’Afrique comme partenaire, de manière totalement paritaire. On l’a fait sur la lutte contre la désertification à Nairobi. On l’a aussi fait quand nous avons eu la présidence du G7 : on a mis en place des coalitions d’acteurs pour réduire le transport maritime international, pour réduire les HFC, et en construisant un G7 avec les pays africains. »

Le futur vaccin contre le COVID-19 sera le symbole de ce nouveau partenariat entre l’Europe et l’Afrique.

« Quand le virus est arrivé, nous n’avions qu’une peur : si le virus arrive en Afrique et dans d’autres pays pauvres, comment vont-ils faire ? […] Tout de suite, nous avons lancé un Bureau de l’Union africaine, en ligne, avec plusieurs dirigeants, avant de porter cette voix en Europe et au G20. Et nous avons structuré cette initiative Act-A avec l’Union africaine, l’Union européenne, les autres puissances du G20, l’OMS, pour permettre de financer l’amélioration des systèmes de soins primaires, et surtout la garantie que le vaccin serait un bien public mondial et que nous nous mettrions en situation d’en produire suffisamment pour les fournir aux pays les plus pauvres. »

8 – La conversion du regard sur l’Afrique

Avec la transformation de l’Europe en « première puissance éducative, sanitaire, digitale et verte » et le « combat pour les valeurs », l’axe afro-européen est le troisième grand volet du rêve européen du président.

« Et le troisième grand projet européen, c’est pour moi la conversion des regards avec l’Afrique et la réinvention de l’axe afro-européen. […] L’Europe ne réussira pas si l’Afrique ne réussit pas. Cela est sûr. On le voit quand on n’arrive pas à créer la sécurité, la paix, ou la prospérité à travers le fait migratoire. On le voit parce que l’Afrique est dans nos sociétés. Nous avons une part d’Afrique dans toutes nos sociétés, qui vit aussi en consonance. Et quand je dis Afrique je parle de l’Afrique et du pourtour méditerranéen lato sensu. »

Selon Emmanuel Macron, il faut sortir du prisme uniquement migratoire pour percevoir l’Afrique. Mais cela suppose de mettre en œuvre une réforme de la politique migratoire pour éviter ce que le président nomme un « détournement massif du droit d’asile ».

« Et, au fond, qu’est-ce qui pourrait compliquer aujourd’hui la relation de l’Europe avec l’Afrique ? C’est le fait migratoire, c’est cela. C’est qu’on ne regarde l’Afrique que par ce truchement. Je pense que c’est une erreur. Il faut le régler, sur certains sujets. On assiste aujourd’hui à un détournement massif du droit d’asile. C’est cela qui dérègle tout. […] Il y a une tension sur ce sujet. Il faut la régler dans un dialogue avec l’Afrique, qu’on avait initié en 2017-2018. Sur lequel il faut repartir avec beaucoup d’engagement. »

Cette conversion du regard vers l’Afrique doit être perçue comme une véritable rupture historique par rapport à notre passé européo-africain.

« Je le dis parce que je ne crois pas que nous avancerons ou que nous réglerons nos problèmes en étant emprisonnés par notre histoire. J’ai moi-même lancé des travaux mémoriels et politiques importants sur l’Algérie notamment, mais je vois dans notre histoire comme un retour du ressentiment et du refoulé où tous les sujets d’ailleurs viennent se mêler : la post-décolonisation, les sujets religieux, les sujets économiques et sociaux, qui créent une forme d’incommunicabilité entre Europe et Afrique. Je pense qu’il faut dénouer ces fils mais qu’il faut surtout embrasser l’Afrique avec beaucoup plus de force dans la capacité qu’on lui donne à se développer elle-même, en l’aidant, et donner une fierté aux diasporas qui vivent dans nos pays et qui viennent d’Afrique pour en faire de formidables ferments de cette chance et pas des problèmes comme on les regarde trop souvent. »

9 – Une écologie réaliste

Pour le président Macron, le tournant écologique est aujourd’hui essentiel mais il ne saurait remettre en cause les droits de l’homme.

« Je pense que la lutte contre le dérèglement climatique et pour la biodiversité est centrale dans les choix politiques que nous devons faire. Cela ne veut pas dire qu’elle prime de manière irrévocable. Je l’ai déjà dit, je ne suis pas pour un droit de la nature qui serait supérieur aux droits de l’homme. Mais je pense qu’on ne peut plus penser les droits humains sans penser ces interactions, ces conséquences. […] Nous, on n’a pas de chance, nous sommes ceux qui avons à gérer le réel dans toutes ces tensions. C’est bourré de tensions, ce sujet. »

Il ne faut pas croire, affirme-t-il, que la transition écologique se fera en un jour ni qu’il sera aisé de remettre en cause nos modes de vie. En effet, la transition écologique est incompréhensible pour la plupart des citoyens, en particulier les classes moyennes. 

« […] si je prends une famille française, qui a fait tout ce qu’on lui a demandé depuis trente ans. On lui a dit : « il faut trouver un boulot » – elle a trouvé un boulot. On lui a dit : « il faut acheter un pavillon  » – mais un pavillon, c’est trop cher dans la grande ville, donc elle l’a acheté à 40, 50, 60 kilomètres de la grande ville. On lui a dit : « le modèle de la réussite, c’est d’avoir chacun sa bagnole » – elle a acheté deux voitures. […]

Cette famille-là, vous lui dites : « vous êtes des gros pollueurs, vous avez un pavillon mal isolé, vous avez une voiture et vous faites 80, 100, 150 kilomètres. Le nouveau monde ne vous aime pas. » Les gens deviennent fous ! […] Les classes moyennes des démocraties européennes et occidentales ont vécu le changement comme synonyme de sacrifice. »

Emmanuel Macron considère donc que la transformation des mobilités, par le symbole de la voiture, est la clef de voûte de la transition écologique. Mais c’est au fond un sujet anthropologique, qui ne peut se penser qu’à l’échelle pertinente.

« Ensuite il y a tout un travail, je dirais politique, au sens noble du terme, anthropologique, qui est d’engager nos sociétés dans ce changement, d’en faire des acteurs. Et après, il y a la mise en cohérence de tout notre agenda par rapport à cela. […] Pour réussir cette transition, je veux aussi qu’on passe des règles au niveau de l’Europe et des marchés financiers – comme on a su le faire sur des sujets prudentiels ou de finance stricte – qui pénalisent l’investissement dans le fossile et qui favorisent l’investissement dans le vert. »

10 – La diplomatie du vaccin

Emmanuel Macron décrit la méthode utilisée pour aligner tous les acteurs de la recherche du vaccin, qui marque un ajournement de l’approche multilatérale qui ne se limiterait pas seulement aux États. 

« Sur le sujet de la santé, en effet, entre Act-A et la stratégie COVAX qu’on a lancées, on a mis autour de la table des organisations internationales, comme l’OMS, des États, des puissances régionales, comme l’Union européenne et l’Union africaine, on a mis des fonds sectoriels, comme Unitaid, comme Gavi, on a mis des fondations privées, comme la fondation Gates par exemple, et des acteurs industriels et des laboratoires publics qui travaillent sur les projets. C’est complètement hybride mais avec une gouvernance qu’on a confiée à l’OMS pour qu’il n’y ait pas de conflits d’intérêt. Parce que l’OMS est garante d’un dispositif où on ne permet pas que ce soit le privé qui décide des règles pour tous. »

Emmanuel Macron souligne le risque d’un détournement des découvertes vaccinales à des fins hégémoniques et place son action politique sous le signe de la méfiance. Le vaccin pourrait ne pas être ce fameux « bien public mondial ». Le président pense en même temps que les États peuvent abuser de leur pouvoir en souhaitant réserver le vaccin à leurs populations tout en considérant pour autant qu’ils sont les « garant[s] de l’intérêt général ».

« Il va y avoir une diplomatie du vaccin, c’est-à-dire que chacun va vouloir brandir son drapeau en disant « c’est moi qui l’ai trouvé ». Donc il y aura un effet de précipitation sous la pression des opinions publiques pour très vite dire « on a le bon vaccin ». Il faudra être très vigilant là-dessus. Et faire attention : est-ce que toutes les règles scientifiques et les diligences auront été faites ? Ce sont nos scientifiques d’État qui peuvent le dire et ceux de l’OMS, parce qu’ils n’ont pas de conflit d’intérêt. N’oublions jamais ce qu’on a bâti : l’État est le garant de l’intérêt général. Cela ne se délègue pas. Et là les États ont un rôle à jouer. »

Le président témoigne enfin d’une forme d’optimisme sur la méthode qu’il a mise en place malgré les risques de voir les grands acteurs internationaux abuser de la situation.

« Mais derrière, la négociation qu’on est en train de mener avec les États et les entreprises est un très bon test de ce nouveau multilatéralisme. C’est l’idée du bien public mondial, en tout cas, d’avoir un accès mondial au vaccin. […] Je ne sais pas si on va gagner cette bataille. Parce que très clairement je ne suis pas sûr que tous les pays aient envie de s’engager là-dedans. On verra si la Chine est prête, si c’est elle à découvrir le vaccin, si la Russie est prête, si les États-Unis sont prêts avec la nouvelle administration — ce n’était pas sûr avec la précédente, enfin l’actuelle — et on verra ce que font les entreprises. Mais quoi qu’il arrive, ce que nous avons fait crée un cadre commun avec tous les acteurs importants autour de la table : un tiers de confiance qui est l’OMS, des mécanismes de coopération, une pression des pairs. Et donc nous avons le maximum de chances pour que quand il y aura quelque chose, si l’un de ces acteurs se comporte mal, il aura beaucoup à perdre à mal se comporter. Mais c’est cela le nouveau multilatéralisme. »

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