Dépenses publiques

Entretien avec Eric Woerth, Président LR de la Commission des Finances de l'Assemblée

Les Echos - 27 septembre 2019 - Par Pierre Alain Furbury

Gérald Darmanin vante un « budget de pouvoir d'achat ». Est-ce que le compte y est ?

Mais où est passé le Darmanin des débuts du quinquennat, celui qui n'avait pas de mots assez forts pour célébrer le « sérieux budgétaire » du gouvernement ? Quel revirement ! En trois budgets, on passe d'un coup d'une politique de l'offre clairement assumée à une politique de la demande qui l'est moins… L'acte II du quinquennat, c'est l'acte de décès de la priorité donnée aux finances publiques. Parler de « budget de pouvoir d'achat », c'est une façon positive de présenter un budget de dépenses publiques, de renoncement, construit sur les sables mouvants de la dette et de la croissance. C'est du court-termisme et c'est inquiétant : la France dépense plus que ce qu'elle gagne et investit peu. Il y a certes eu une crise sociale à laquelle l'exécutif ne pouvait rester sans réponse, mais des crises, il y en aura d'autres…

L'exécutif promet la plus forte baisse d'impôts pour les ménages de la Ve République. Ne met-il pas en oeuvre la politique que la droite rêvait d'appliquer depuis trente ans ?

Pas du tout. C'est la plus forte baisse d'impôt… non financée ! La vérité, c'est qu'avec l'impact spectaculaire de la baisse des taux d'intérêt, on finance l'augmentation de notre fonctionnement courant par des recettes exceptionnelles. On ouvre les vannes et on dépense l'argent qu'on n'a pas - un mal français. Il n'y a aucun effort structurel. La France se retrouve avec, grosso modo, deux fois moins de croissance qu'il y a deux ans et deux fois plus de déficit que ce qui était prévu.

Le déficit est en baisse. Ce n'est pas à mettre au crédit du gouvernement ?

Je serais le premier à saluer de vrais résultats s'il y en avait. Mais le déficit de l'Etat ne diminue pas. Hors impact de la transformation du CICE en baisse de cotisations sociales, qui est un événement exceptionnel, le déficit public stagne. Côté déficit structurel, c'est aussi le calme plat, alors qu'il faudrait utiliser cette période pour le faire baisser puissamment. Notre déficit est deux fois plus élevé que celui de la zone euro ! La France ne traverse pas une crise comme ont dû le faire Nicolas Sarkozy et même François Hollande. Il faudrait utiliser le temps d'aujourd'hui pour se préparer à affronter des lendemains qui peuvent déchanter. Ce n'est pas le cas.

Toute la zone euro commence à se poser la question de la relance… La France n'est-elle pas finalement en avance ?

Avoir consommé toutes nos marges de manoeuvre n'est pas être en avance. La plupart de ces pays-là sont dans des situations très différentes. Sur cinq ans, déficits français contre excédents allemands, c'est 400 milliards d'euros d'écart ! Sauf à considérer qu'on peut s'endetter sans limite et que les arbres montent jusqu'au ciel, il n'y a pas de relance possible en France. Le ballon d'oxygène des taux d'intérêt bas devrait être exclusivement consacré à la réduction de la dépense publique et à l'investissement de long terme.

Où couper, précisément ?

Plutôt que de toujours demander à l'opposition où elle baisserait les dépenses, j'aimerais bien qu'on le demande au gouvernement. Il ne faut pas inverser les rôles. L'exécutif a plein de plans dans tous les sens, mais aucun sur la réduction de la dépense. Et à chaque fois qu'il envisage des coupes, ça fait flop. La réforme des retraites a du plomb dans l'aile. Il a fait volte-face, et heureusement d'ailleurs, sur les charges sociales sur les aides à domicile des plus de 70 ans. A la fin 2020, soit plus que les trois cinquièmes du quinquennat, on sera au mieux à 10.000 postes de fonctionnaires d'Etat supprimés sur les 50.000 promis. Tous les objectifs difficiles à atteindre sont systématiquement repoussés. En réalité, il faudrait réduire de moitié l'écart qui nous sépare de nos grands voisins européens sur trois ou quatre grands postes de dépenses.

Des économistes appellent à profiter des taux bas et à desserrer l'étau budgétaire…

Revoir les grandes doctrines en fonction de la conjoncture, c'est dangereux. Mais ce que disent vraiment ces économistes, c'est qu'il faut s'endetter pour investir dans des domaines d'avenir où nous sommes en retard. Si c'était le cas en France, ça ne me choquerait pas. Sauf que notre Etat est dans une espèce de fuite en avant, s'endette pour financer son train de vie. Je rappelle qu'en 2019, l'investissement représente 19 milliards dans les comptes publics français, sur les 370 milliards de dépenses de l'Etat, c'est-à-dire pas grand-chose. Des budgets de dépenses publiques massives conjugués à une politique monétaire d'injection de liquidités qui suscitent des interrogations même chez les banquiers centraux, ce n'est pas sain. Comme ces légumes espagnols dopés, avec du plastique autour, mais sans goût.

Les prévisions de croissance sont-elles crédibles ?

Oui, mais c'est une croissance pâlichonne. 1,3 %, ça ne nous permet pas de payer notre modèle social.

La France résiste plutôt bien au ralentissement mondial…

Essentiellement parce que la France a une exposition aux dangers du commerce international plus faible que ses grands voisins. Qu'on profite de nos faiblesses, tant mieux, mais cela reste une faiblesse.

Le gouvernement a-t-il tort de privilégier les ménages par rapport aux entreprises ?

On oublie vite que les salariés des entreprises sont des ménages ! Les baisses d'impôts devraient être d'abord ciblées sur les entreprises. Ce sont elles qui créent l'activité et le pouvoir d'achat. Outre la baisse des dépenses, il faut augmenter le PIB potentiel et cela passe par les leviers des taux d'emploi et d'activité : avoir plus de gens en emploi et qui travaillent plus longtemps.

La France s'achemine vers un « budget vert », en termes de présentation. Bonne nouvelle ?

C'est très bien, mais le problème est ailleurs : la fiscalité verte est mal fichue. Il faut y réinsuffler de la justice en réservant « une part verte » dans l'ensemble des grands impôts, à pression fiscale constante.

Vous étiez réticent sur le prélèvement à la source. C'est pourtant un succès. Vous faites amende honorable ?

Il fonctionne fort heureusement sur le plan technique : cela faisait dix ans que l'administration travaillait dessus ! Mais je reste persuadé qu'il change la valeur du travail et a un impact sur le plan psychologique. C'est pourquoi je prônais plutôt un prélèvement contemporain, sur le compte en banque. Il y a un autre problème dont personne ne parle et qui explique en partie la collecte supérieure d'IR évoquée par le ministre : percevoir l'impôt sur le revenu sur l'année N et donc sur une base plus importante que sur N-1 augmente insidieusement les impôts au détriment du pouvoir d'achat des Français.

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