Entretien

Pour le président de l’Institut Montaigne (think-tank libéral), c’est moins la mondialisation que l’État qui a montré son impéritie pendant cette crise.

Le FigaroVox- 17 mai 2020 - Par Bertille Bayart et Jacques-Olivier Martin

LE FIGARO. - La pandémie est planétaire, le virus frappe partout, mais la crise, à la fois sanitaire et économique, n’est pas partout de la même ampleur. Comment expliquer que la France paraisse particulièrement vulnérable et que la récession soit chez nous aussi forte?

Henri DE CASTRIES. - Les chiffres sont en effet sans appel. L’économie française a plus décroché que dans la plupart des pays voisins. C’est en partie mécanique: nous avons appliqué en France un confinement plus rigoureux que partout ailleurs en Europe, à l’exception de l’Espagne et de l’Italie. Pourquoi notre pays s’est-il trouvé si démuni qu’il n’a pas eu d’autre réponse possible à apporter que ce confinement brutal, quand d’autres ont su réagir avec plus de souplesse et d’efficacité? Le monde entier a été pris par surprise par cette épidémie. Mais nous étions moins préparés. Cette crise agit comme un catalyseur chimique qui révèle à l’acide nos faiblesses.

Remettez-vous en cause la décision d’un confinement strict?

Pas du tout. Je ne vais pas verser dans la critique, facile, de ceux qui sont aux commandes et qui font preuve d’une grande abnégation - en particulier le premier ministre, qui mérite notre respect - dans ces circonstances difficiles. Il y a eu sans doute des erreurs de commises, mais il n’y avait pas d’autre choix que ce confinement brutal. Et c’est là, justement, la question: comment se fait-il qu’alors que nous dépensons tant, et depuis tant d’années, nous ayons eu si peu de choix et de marges de manœuvre?

Qu’est-ce que d’autres pays, l’Allemagne pour ne pas la nommer, ont que nous n’avons pas?

Qu’il s’agisse de l’Allemagne, de l’Europe du Nord, de l’Irlande et de l’Asie du Sud-Est…, ce sont des sociétés qui se sont révélées dans la crise plus agiles, plus souples, plus sophistiquées aussi, car plus aptes à se saisir des opportunités technologiques. Leur point commun, c’est que tout n’y repose pas sur l’État. Nous payons des décennies d’incapacité à mener des réformes de structure de notre État centralisé et notre échec à moderniser notre gouvernance. L’Allemagne, sans être aussi dispendieuse que nous, a cinq fois plus de lits de réanimation. Et on y est capable d’un dialogue fluide et efficace entre l’État central et les élus et les régions.

La France a poussé si loin la théorisation du principe de précaution qu’elle l’a transformé en une quasi-obligation de risque zéro. Une société qui se pense ainsi se condamne à la rétractation

Chez nous, l’État décide de tout, mais n’est-ce pas ce que les Français attendent de lui? Si nous croulons sous des dizaines de pages de protocoles et d’instructions pour le déconfinement, comme nous l’avons été pendant le confinement, c’est aussi parce que de nombreux acteurs ont demandé ce cadrage…

Il faut reconnaître qu’une circulaire de déconfinement de 20 pages, complétée par des documents sectoriels encore plus volumineux, c’est une particularité française! En réalité, cela pose une question beaucoup plus profonde. Quels seront nos choix philosophiques de long terme? Quel chemin allons-nous suivre? Dans quel camp serons-nous? Voulons-nous nous lamenter et tout attendre de l’État, ou rebondir en faisant les efforts et les remises en causes nécessaires? Les sociétés occidentales, et tout particulièrement la nôtre, ont été saisies par une peur quasi panique de la mort. Leur capacité à réagir dépend de leur appétit pour le risque. Or la France a poussé si loin la théorisation du principe de précaution qu’elle l’a transformé en une quasi-obligation de risque zéro. Une société qui se pense ainsi se condamne à la rétractation. Une société qui articule son fonctionnement sur la pénalisation judiciaire du principe de précaution s’enferme dans l’immobilisme. Nos chefs d’entreprise, nos maires, nos responsables publics jusqu’au plus haut niveau sont tétanisés par la peur d’avoir à répondre a posteriori de décisions qu’ils auront prises non pas en toute connaissance de cause, mais en l’absence de toutes les réponses, parce qu’il était impossible de les avoir. Cela a des conséquences. Et c’est maintenant qu’il faut en prendre conscience, car nous risquons un double décrochage. Nous pourrions ajouter à la brutalité du confinement la paralysie dans le déconfinement.

L’appareil d’État n’a tout de même pas entièrement failli dans cette crise?

De la même façon qu’elle a fait apparaître des écarts entre les pays, cette crise a révélé des situations contrastées en France. Dans l’administration, une partie de la fonction publique est au front, parfois mal protégée, parfois au péril de sa vie. C’est admirable. Une autre partie, en deuxième ligne, a continué de répondre présent, à assurer la continuité du service public en utilisant au mieux les outils modernes. Mais une partie significative était en revanche aux abonnés absents, boîtes aux lettres scotchées et lignes sur répondeur! Cela contraste avec le secteur privé où beaucoup d’entreprises étaient prêtes pour la digitalisation et le télétravail. Même si certaines ont été durement touchées par le confinement.

Avant cette crise, on parlait beaucoup de la raison d’être des entreprises. Ce débat est-il dépassé, puisqu’elles luttent maintenant pour leur survie?

Les entreprises ont évidemment une raison d’être au-delà de leur compte d’exploitation! Et cette crise en apporte la preuve. Nous sommes passés du sermon à l’action. Les entreprises privées se sont mobilisées, elles se sont mises au service de la collectivité et se sont parfois substituées à des pouvoirs publics qui n’étaient pas toujours présents. Elles ont fait preuve d’une formidable inventivité. Cela veut dire qu’avec les collectivités et les ONG elles doivent être des partenaires à part entière de la gouvernance que nous devons réinventer. Les entreprises ont sauté le pas, dans la crise et pour l’avenir. Regardez ce qu’ont fait LVMH, Air Liquide et Total: ce groupe ne retarde pas sa transition énergétique, il décide de l’accélérer. Le capitalisme se réinvente sous nos yeux. J’espère que l’État et les organisations syndicales sauront le faire aussi, et feront preuve de la même ambition réformatrice sans poursuivre les chimères d’hier ou d’avant-hier. Certaines déclarations et actions sont très inquiétantes: bloquer la reprise serait contraire à l’intérêt national comme à celui des salariés concernés.

Notre démocratie est devenue la caricature d’elle-même. Réclamons la réinvention de la gouvernance du pays, plutôt qu’un changement de système

Vous ne croyez pas que cette crise provoque, comme on l’entend beaucoup, une demande de plus d’État?

Oh, je les entends, les vendeurs de vieilles lunes, les arracheurs de dents qui reviennent avec leur soi-disant potion magique! Ne nous trompons pas de diagnostic! Il n’y a pas une demande de «plus d’État», il y a une exigence d’efficacité, incompatible avec son organisation actuelle. L’erreur à faire serait de penser que nous résoudrons les problèmes simplement en augmentant les moyens, en rajoutant de l’argent. Les vieilles recettes que certains «réformistes» nous proposent encore - alourdissement de la fiscalité, partage du travail… - ont échoué hier et échoueront demain. Ce qu’il nous faut, c’est de l’efficacité et du discernement dans la dépense publique.

Vous ne faites aucun cas des critiques adressées au capitalisme et au libéralisme, dont les carences sont souvent soulignées à l’occasion de cette crise?

Mais ce virus n’est ni capitaliste ni libéral! Il est universel. Le comble, c’est que ce soit en France, dans la société la moins libérale qui soit dans toute l’OCDE, puisqu’elle est la plus socialisée en proportion de la dépense publique et la plus redistributive, que l’on remet en cause le libéralisme. Quelle serait l’alternative? Il n’en est aucune. La démocratie libérale est plus que jamais le modèle qu’il faut défendre. Ce que nous n’avons pas fait en France, parce que nous avons été incapables de nous réformer. Parce que nous avons si peur du risque que nous avons peut-être trop facilement abdiqué nos libertés pendant le confinement. Soyons vigilants. Réveillons-nous! Notre démocratie est devenue la caricature d’elle-même. Réclamons la réinvention de la gouvernance du pays, plutôt qu’un changement de système. Nous devons basculer d’une société carcan, bureaucratique, qui régule, étouffe et punit, à une société de confiance qui facilite la croissance et stimule l’initiative, la liberté et la solidarité.

Cette crise ne met-elle pas en danger le projet européen et l’euro?

Entre le totalitarisme chinois qui finira par payer son déni et son arrogance et la brutalité de la politique américaine, l’Europe doit affirmer ses propres valeurs. C’est aussi un bon moment pour redéfinir les missions de l’Union européenne, construite autour des priorités de l’époque de ses pères fondateurs: le charbon et l’acier, puis l’agriculture. Aujourd’hui, la question agricole pourrait être renvoyée aux États, tandis que les domaines technologiques ou la santé devraient faire l’objet de politiques communes renforcées. Et je ne crois pas à l’éclatement de la zone euro, même si on ne peut jamais exclure le risque d’un accident. Celui-ci est possible si chacun s’enferme dans des positions dogmatiques. Nous avons au contraire besoin de beaucoup de pragmatisme. La mise en œuvre de moyens supplémentaires à travers des programmes de modernisation pilotés par la Commission européenne est une bonne façon de procéder. Cela permet d’avancer plus vite qu’en menant un combat pour une mutualisation des dettes qui risque de nous mener dans une impasse.

À l’échelle française, quelle sera la clef d’une reprise puissante?

Au moment de la reprise, un risque énorme pèsera sur l’investissement privé. Si rien n’est fait, il nous manquera, d’ici 2022, 350 milliards d’euros d’investissements, selon les calculs d’Éric Chaney (économiste conseiller à l’Institut Montaigne, NDLR). C’est donc sur cette priorité qu’il faut cibler les mesures de relance. Pour amortir le choc de la crise, le gouvernement a mis en place un dispositif de chômage partiel très généreux, à l’évidence utile, mais qui, comme tout médicament, risque de se révéler nocif dans la durée. Il faudrait que, progressivement, une partie des ressources consacrées à cette mesure de soutien dans la crise bascule sur des incitations puissantes à l’investissement des entreprises. Et que l’on fasse preuve d’inventivité et de souplesse dans l’organisation du temps de travail. Sans quoi nous perdrons la bataille de la compétitivité et de l’emploi.

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