Entretien

Guerre contre le terrorisme, Mali, Turquie, Otan, guerre des étoiles, équipements et modernisation des armées françaises… Le général François Lecointre a répondu en exclusivité aux questions des Echos.

Les Echos - 23 octobre 2020 - Par Anne Bauer, Nicolas Barré

Comme tout chef d'état-major, le général Lecointre doit veiller à la cohérence entre les moyens attribués aux armées et leurs missions. A l'inverse de son prédécesseur, le général de Villiers, il a la chance de bénéficier de budgets en hausse régulière et d'un renouvellement important des équipements grâce au vote de la loi de programmation militaire.

Pour l'armée de terre, l'opération Barkhane au Sahel représente plus de 500 véhicules blindés et plus de 400 véhicules logistiques, a-t-il ainsi rappelé aux Sénateurs. En 2021, le principal défi sera de recruter 27.000 hommes et surtout de les fidéliser. C'est pourquoi une nouvelle politique de rémunération des militaires (NPRM) va être lancée l'année prochaine, un dossier délicat.

Avec la libération de 200 prisonniers, le prix payé pour la libération des otages au Mali, dont la française Sophie Pétronin, semble très lourd. Comment réagit l'Armée ?

Je suis très heureux qu'elle ait été libérée. La protection des citoyens français où qu'ils soient est une mission centrale pour les militaires français. La dernière fois que des otages ont recouvré la liberté au Sahel, je rappelle que ce fut au prix de la vie de deux militaires : les premiers maîtres Alain Bertoncello et Cédric de Pierrepont. Mais je trouve que ce qu'elle a dit est inacceptable. Elle n'a pas été prise en otage par des « groupes d'opposition armée au régime » mais par des groupes armés terroristes qui ont fait allégeance à Al Qaïda au Maghreb Islamique (AQMI).

Nous n'intervenons pas dans une guerre civile, mais nous menons avec le gouvernement malien un combat légitime contre le terrorisme. La France intervient pour éviter la déstabilisation du Mali et des pays de la région par les groupes armés terroristes dont le rêve est l'établissement de califats.

Elle a dit aussi que ce « groupe militaire » faisait ce qu'il pouvait pour libérer ses prisonniers, comme le ferait n'importe quelle autre armée. C'est inacceptable. Ces gens combattent avec des méthodes terroristes (attaques parmi les populations civiles, engins explosifs le long des routes, pillages…), les soldats français ne prennent pas d'otages pour libérer des prisonniers et respectent le droit international humanitaire.

Quelle est la perspective de notre engagement au Mali ?

L'une des difficultés pour les armées et pour chaque soldat est que l'on porte rarement à notre crédit le fait que le pire ait été évité. Or il faut absolument éviter le pire pour avancer sur le plan politique. Aujourd'hui, la population et les armées maliennes paient un lourd tribut. La mission première des armées consiste à réduire la menace, à la mettre à la portée des forces locales. L'objectif est de faire revenir les pouvoirs publics maliens sur une partie la plus large possible du territoire. De chercher le point d'équilibre pour que les conditions de négociation d'une paix civile soient réunies. L'action militaire doit déboucher sur une solution politique. Il ne peut y avoir de sens à ce que nous faisons si la mise en oeuvre des accords d'Alger ne progresse pas.

Nous sommes engagés depuis sept ans. Nous progressons ou nous régressons ?

Nous ne menons pas cet effort majeur seul mais avec des forces partenaires et plus largement avec les autorités politiques et civiles du Mali. Le coup d'Etat met en évidence le fait que seule l'approche globale avec des dimensions militaires, politique, de développement, de gouvernance peut permettre d'arriver à un résultat. Les putschistes ont fait le constat de l'incurie du gouvernement malien, ils expriment le sentiment d'avoir été abandonnés par la classe politique malienne.

Paradoxalement, le coup d'Etat fait la démonstration que notre approche est juste. Il faut arrêter la corruption, l'inertie, la procrastination qui caractérisaient le pouvoir qui était en place en théorie pour encore trois ans. La junte militaire et la population ont exprimé un ras-le-bol. Nous verrons bien ce que cela donnera. Soyons exigeants. On ne peut pas prétendre que l'on peut régler le sujet uniquement sur le plan militaire, il faut un engagement politique.

Le risque est que l'on marque des effets militaires avec un mauvais tempo, c'est-à-dire sans qu'il y ait le relais sur le plan politique et de la gouvernance. Mais il me semble qu'aujourd'hui, justement, le tempo est le bon : les Européens sont là, les Américains ont confirmé leur engagement et le coup d'Etat pourrait être une opportunité pour avancer.

Y a-t-il une lassitude au sein de l'Armée à l'égard d'un engagement qui paraît sans fin ?

Non, d'abord parce que ces opérations sont très dynamiques. Ce n'est pas le désert des Tartares. Nous n'attendons pas passivement les terroristes, mais ne cessons de nous adapter, de changer de modes opératoires, de façons de combattre, d'aider nos partenaires à monter en gamme. Ensuite parce que depuis le sommet de Pau [sommet du G5 Sahel, le 13 janvier 2020, qui s'est tenu après le décès de 13 soldats français au Mali ,

NDLR https://www.lesechos.fr/industrie-services/air-defense/les-drones-nouvelle-terreur-securitaire-1148913" drones bon marché qui saturent l'espace aérien, par des missiles difficiles à contrer et enfin par des moyens de défense aérienne toujours plus performants.

Va-t-on vers une guerre dans l'espace ?

Nous avons pour principe de refuser l'arsenalisation de l'espace : cela ne veut pas dire que l'on ne met pas dans l'espace des capacités qui nous servent à conduire des actions militaires au sol, cela signifie que l'on ne combat pas directement dans l'espace. Pour autant, la Chine et les Etats-Unis font des recherches sur les lasers afin d'atteindre des cibles terrestres depuis l'espace ou sur des satellites tueurs… Aujourd'hui, la conduite des opérations nécessite la maîtrise du segment spatial, pour les transmissions de données, l'imagerie, le positionnement.

L'Otan, c'est quoi pour vous ?

Une alliance militaire efficace, qui produit de l'interopérabilité, des normes, des plans d'intervention et fait travailler les états-majors ensemble. Cette alliance est utile et a vocation à protéger face à l'Est et au Sud-Est.

Les Etats-Unis affichent néanmoins beaucoup de contradictions. Ils sont le membre le plus important de l'Otan mais certains, comme John Bolton, l'ancien conseiller pour la Sécurité de Donald Trump, veulent la quitter car ils pensent que l'Otan ne sert à rien. Et pendant qu'ils disent cela, ils demandent à leurs alliés européens d'acheter des équipements américains. Cela pose question, d'autant plus que pour certains de nos partenaires européens, c'est une assurance vie. Dans l'idéal, les Européens devraient développer, au sein de l'Otan, une capacité de prise en charge de leur propre destin.

Avons-nous frôlé la guerre avec la Turquie ?

Non, il y a un risque d'escalade, pas de dérapage, ce n'est pas la même chose. L'escalade est assumée, elle est politique avant d'être militaire : c'est la volonté très nette de la France de marquer des limites d'arrêt et de dire ce que nous ne tolérerons pas. Cela a amené nos partenaires au sein de l'Otan à regarder les choses en face, à cesser de mettre la tête dans le sable. Et cela a permis aux Européens de manifester une volonté. Le processus d'escalade maîtrisée a pour but de faire en sorte que les gens se parlent. Et il a été dissuasif même si rien n'est définitif en la matière. Il faut rester ferme.

Que penser de l'armée turque ?

C'est une armée importante, membre de l'Otan qui dispose de deux avantages. Tout d'abord, elle intervient principalement près de ses bases : nord-est syrien, nord irakien, bref, à ses frontières, ça change beaucoup de choses. Et ensuite, lorsqu'elle intervient plus loin comme en Libye, elle le fait en instrumentalisant, voire en violant le droit international. C'est ce qui fait la force d' une puissance désinhibée

Un scénario de dérapage est-il envisageable entre les Etats-Unis et la Chine ?

Je ne crois pas. En revanche, la question se pose sans doute plus entre les Etats-Unis et l'Iran, car les premiers ont des alliés dans la région, qui pousseraient davantage au dérapage. Pour autant, j'observe que les Etats-Unis ont réagi avec mesure après l'attaque contre Aramco [attaque de drones contre deux sites majeurs d'Aramco en Arabie saoudite, le 14 septembre 2019, NDLRhttps://www.lesechos.fr/monde/afrique-moyen-orient/mort-du-general-soleimani-sept-questions-pour-comprendre-la-crise-entre-etats-unis-et-iran-1160590" class="zhefrs-0 ixyOFC">frappes contre leurs intérêts en Irak . Nous essayons de calmer le jeu, notamment en participant à l'opération AGENOR pour assurer la liberté de navigation dans le Golfe et le détroit d'Ormuz, mais un incident non maîtrisé est toujours à craindre.

(1) EUTM : Mission d'entraînement de l'Union européenne

(2) Forces de présence : 3.750 militaires déployés au Sénégal, en Côte d'Ivoire, au Gabon, à Djibouti et aux Emirats Arabes Unis.

Son parcours

Quand le général François Lecointre est nommé chef d'Etat-Major des armées le 19 juillet 2017 par Emmanuel Macron, à la suite de la démission inhabituelle du général de Villiers, les militaires sont surpris. L'homme, alors âgé de 55 ans, issu de l'infanterie de marine, grille les étapes. Mais cet homme de combat avait déjà la réputation d'aller vite. Après des opérations menées en Irak, en Somalie, à Djibouti, au Gabon puis au Rwanda, le jeune capitaine gagne l'attention en Bosnie-Herzegovine, lors de la reprise du pont de Verbania à Sarajevo. Aujourd'hui, le général souligne que la hiérarchie militaire, toujours issue du rang, est sans doute la dernière élite, qui n'est pas déconnectée des personnes qu'elle dirige. Et de rappeler que les militaires sont soumis à une formation continue, qui alterne le terrain et les états-majors et les oblige à changer de postes en moyenne tous les deux ou trois ans. Il reconnaît d'ailleurs avec le sourire avoir franchi cet été son propre record de longévité à un poste.

 

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