Nathalie Loiseau

Interview

Dans une interview au Figaro, la ministre explique les raisons qui l’ont poussée à prendre la tête de liste de LREM pour les européennes : « C’est le moment de changer l’Europe. Quand on a mes convictions, on se dit qu’il faut mener le combat. »

 

Le Figaro - 26 mars 2019 - Par Mathilde Siraud Vincent Tremolet de Villers Marcelo Wesfreid.

Nathalie Loiseau : « Battre le RN serait la première victoire »

La tête de liste de La République en marche pour le scrutin du 26 mai lance sa campagne pour une « Europe des solutions ».

LA MINISTRE des Affaires européennes doit démissionner du gouvernement pour mener la liste de La République en marche et de ses alliés aux élections européennes.

LE FIGARO. - Vous avez répété à maintes reprises que vous n’étiez pas candidate. Pourquoi avoir finalement sauté le pas ?

Nathalie LOISEAU. - Nous vivons un moment historique pour l’Europe, dans un contexte où elle peut soit se retrouver à l’écart des grandes transformations du monde, soit les subir, soit en prendre le contrôle. C’est le moment de changer l’Europe. Quand on a mes convictions, on se dit qu’il faut mener le combat.

Sur la forme, beaucoup ont raillé votre déclaration de candidature à la télévision, face à Marine Le Pen, et certains vous considèrent comme trop techno…

Je me suis adressée aux Français, pas aux commentateurs ! Je n’ai pas regretté d’être montée sur le ring, là où beaucoup d’autres ne l’auraient pas fait. Ma mue est faite. Et connaître l’Europe me paraît être un avantage plutôt qu’un inconvénient.

Marine Le Pen est-elle votre adversaire prioritaire ?

Battre le RN serait la première victoire. Je ne peux pas continuer à vivre avec le RN premier parti de France au Parlement européen. En cinq ans, ils n’ont participé à rien, ils ont fait le contraire à Bruxelles et Strasbourg de ce qu’ils ont dit à Paris. Ce sont des sortants encombrants, qui ont affaibli la France. Ils se sont servis, plus qu’ils n’ont servi les Français.

Entre le projet européen proposé par Emmanuel Macron à la Sorbonne, qui semble pousser à une intégration renforcée, et sa tribune publiée le 4 mars dans 28 pays, il y a des différences

Ce sont des débats d’exégète. Avec Emmanuel Macron, nous sommes pour une Europe des solutions. Selon les besoins, les réponses peuvent être différentes. Prenons l’exemple du renseignement : on vient d’installer un collège européen du renseignement en faisant travailler ensemble des agences nationales. Cela n’aurait aucun sens de créer une CIA européenne, ce serait un affaiblissement. De l’autre côté, sur les questions fiscales, l’Europe est la bonne échelle pour faire face aux Gafa. Ceux qui disent que l’Europe ne peut être qu’une addition de souverainetés nationales sont sans doute heureux de voir qu’on n’arrive pas à une position commune sur la taxation des géants du numérique, justement parce qu’un pays tout seul peut tout bloquer sur les questions fiscales.

Le président veut « remettre à plat Schengen ». Concrètement, qu’est-ce que cela signifie ?

Nos prédécesseurs ont fait disparaître les frontières intérieures et ne se sont pas intéressés aux frontières extérieures. On ne peut pas continuer comme cela. Il faut une police européenne et des frontières fortes. Frontex emploie 600 hommes, c’est insuffisant. Il faut 10 000 personnes, pas pour se substituer, mais pour compléter les polices nationales.

L’opposition entre nationalistes et progressistes, chère à Emmanuel Macron au début de son quinquennat, est-elle toujours opérante ?

C’est un état des lieux. Vous avez des populistes, des démagogues, qui viennent avec du rejet et de la haine de l’autre comme projet politique. En face, vous avez des progressistes qui ne sont pas satisfaits du statu quo, ni en France ni en Europe. Vous avez enfin les « assis » de l’Europe, qui siègent depuis des années à la tête de la Commission ou au Parlement européen - la droite traditionnelle -, qui nous disent qu’il faut se protéger de l’Europe. Non, c’est l’Europe qui doit nous protéger.

Quels seront vos points d’appuis au Parlement européen ?

Ceux qui veulent transformer l’Europe parmi les démocrates, les libéraux, parmi les sociaux-démocrates qui sont malheureux de ce qui se passe, parmi les élus du Parti populaire européen (PPE) qui sont malheureux aussi. Dans la droite européenne, on assiste à un raidissement ultraconservateur.

Annegret Kramp-Karrenbauer, la présidente du parti conservateur allemand (CDU), souhaite un siège permanent commun au Conseil de sécurité des Nations unies…

Le traité d’Aix-la-Chapelle inscrit dans le marbre la position française traditionnelle : nous sommes favorables à un siège de membre permanent pour l’Allemagne au conseil de sécurité de l’ONU. En revanche, il n’a jamais été question d’un quelconque partage du siège français. Annegret Kramp-Karrenbauer est nouvelle en politique. Et je me garderais bien d’être dure avec une nouvelle, l’étant moi-même ! Il y a actuellement cinq membres de l’Union qui siègent au conseil de sécurité. En quoi n’en avoir qu’un renforcerait l’Europe ?

Le siège u Parlement européen à Strasbourg, est-ce un sujet tabou ?

Cette ville est la capitale de la démocratie en Europe : elle accueille le Parlement, le Conseil de l’Europe et la Cour européenne des droits de l’homme. Je suis hostile à une Europe qui se racornirait dans une bulle, dans un seul endroit. Ce n’est pas un hasard s’il y a plusieurs capitales, Luxembourg, Bruxelles, Strasbourg ou Francfort (siège de la banque centrale, NDLR), pour éviter l’entre-soi bruxellois. Pour la France, comme le président de la République l’a déjà dit, le siège de Strasbourg n’est pas négociable.

Que dites-vous à Laurent Wauquiez, qui assure qu’Emmanuel Macron veut poursuivre l’élargissement de l’union ?

J’ai un souvenir très précis de Laurent Wauquiez, ministre des Affaires européennes (2010-2011), qui a ouvert l’élargissement au Monténégro. Je me rappelle ses discours enflammés en faveur de l’élargissement. Et j’ai un souvenir également très précis de ce que j’ai fait, moi, en juin 2018, quand j’ai bloqué pendant huit heures l’ouverture des négociations avec l’Albanie et la Macédoine. Je renvoie Laurent Wauquiez aux actes.

Qu’est-ce qui vous distingue du projet porté par François-Xavier Bellamy, qui se proclame lui aussi européen ?

Ce que je vois sur les affiches, c’est le souci de rassembler Les Républicains autour de Laurent Wauquiez. Je n’entends pas un parti qui parle des intérêts des Français en Europe. Ni lui, ni Raphaël Glucksmann (Place publique), ni Jordan Bardella (RN), ne nous avaient fait partager leurs convictions européennes jusqu’à ce qu’ils deviennent têtes de liste. Moi, je les porte depuis mon adolescence, depuis la présidentielle, depuis que je suis ministre.

Marine Le Pen veut créer une « alliance européenne des nations ». Avec l’essor des régimes populistes, elle ne manquerait pas d’alliés !

L’Union européenne, c’est aujourd’hui une alliance de nations ! Personne n’est jamais forcé de faire ce qu’il ne veut pas faire. Ceux qui veulent sortir sortent… Ils ont bien du mal, car ils ne savent pas où ils veulent aller. Il n’y a rien de « carcéral », comme elle dit. Ce que dit Marine Le Pen se traduit par l’envie de sortir de l’Europe. Elle parle beaucoup de recouvrer notre souveraineté monétaire : cela s’appelle sortir de l’euro. Elle a parfaitement le droit de défendre ce projet, mais dans ce cas il faut le dire aux Français. Elle préfère avancer masquée. L’alliance européenne des nations est un projet de déclin.

Vous faites allusion au Brexit… Quelle leçon en tirez-vous ?

Il faut tirer les leçons du référendum de 2016. C’était une campagne axée sur beaucoup de simplismes, sur beaucoup de manipulations. On a dit aux Britanniques que sortir de l’UE allait leur rapporter de l’argent, que rester dans l’UE allait faire rentrer des millions de Turcs. Cela résonne étrangement avec le fantasme de Mme Le Pen, qui voit 10 millions d’Algériens arriver en Europe. Pourquoi la sortie du Royaume-Uni ne se fait pas plus vite ? C’est le fait des Britanniques, qui ne savent pas ce qu’ils veulent, pas de l’UE. L’idée n’est pas d’aller à l’encontre du résultat du référendum, sûrement pas. C’est de le mettre en œuvre sans casser la vaisselle et sans détruire l’Union européenne.

Compte tenu de votre expertise, allez-vous revendiquer des responsabilités au Parlement européen, à la Commission ?

Mon ambition est de faire la différence au Parlement européen, d’avoir un groupe puissant qui soit incontournable pour faire avancer nos ambitions. La liste sera présente dans les commissions qui comptent. Nous ne venons pas pour prendre notre place, nous venons pour prendre notre part, pour travailler. Ça a l’air idiot, mais quand on fait le bilan de ceux qui sortent, c’est moins vrai. Les questions de qui et où sont prématurées. D’abord, il faut gagner.

Quelle philosophie a présidé à la constitution de la liste ?

Celle d’un rassemblement large, avec des personnes qui viennent d’horizons politiques nationaux au-delà de ceux qui sont au gouvernement aujourd’hui, qui croient à la nécessité de changer l’Europe. Vous avez LREM, le MoDem, Agir, les Radicaux, des gens qui viennent de la sensibilité écologique et de la société civile. C’est donc une liste large qui porte ce projet de transformation de l’Europe autour d’une Europe verte, de l’innovation, d’un bouclier social. Ce qu’on veut, c’est construire ensemble un vrai projet où l’Europe sociale dit quelque chose.

Avec Pascal Canfin en numéro deux, avez-vous l’intention de présenter un attelage plutôt qu’une seule tête ?

C’est une liste, donc des personnalités qui portent des convictions, qui vont ensemble. Avec Pascal Canfin, nous n’arrivons pas à trouver un point sur lequel nous ne sommes pas d’accord. Mais ce n’est pas un attelage. Je suis très heureuse que Pascal soit numéro deux. On regarde dans la même direction.

Allez-vous rejoindre l’Alliance des libéraux et des démocrates pour l’Europe (ALDE) ou créer votre propre groupe politique au Parlement européen ?

Si nous nous y prenons bien, nous serons la délégation la plus importante de ceux qui sont véritablement déterminés à changer l’Europe. À partir de là, nous avons des contacts très fréquents avec des partis qui sont membres de l’ALDE, mais aussi des partis qui n’en sont pas membres. Une grande partie de l’ALDE viendra avec nous, et il y en a qui ne sont pas dans l’ALDE qui viendront avec nous aussi. Les lignes vont bouger. L’ambition est d’être un groupe incontournable, de mettre fin à une cogestion entre la droite traditionnelle et la gauche traditionnelle qui a créé une paralysie.

Quelle campagne allez-vous mener ?

Je vais aller écouter les Français. Aller au plus près des secteurs concernés par la question européenne : l’agriculture, la pêche, les artisans, les PME… Il y aura quelques gros meetings, des moins gros, également en Europe. Je vais recevoir des Européens, car ce qui me frappe beaucoup, c’est que Marine Le Pen court derrière les Européens, mais eux ne courent pas derrière elle. Je n’en ai pas vu un seul aller à un meeting du RN. Elle est très isolée au sein de l’extrême droite européenne. Nous sommes dans une situation clairement différente, car le leadership d’Emmanuel Macron est reconnu en Europe. Nous sommes plutôt dans le tri de ceux qui voudraient se faire passer pour des Macron…

Refaire ce qu’a réussi Emmanuel Macron en 2017, cette fois-ci en Europe…

Ce qui s’est passé en 2017 en France se passe partout ailleurs. Il n’y a pas un pays européen où l’alternance bipartisane classique soit aujourd’hui indemne. Partout, les partis traditionnels sont contestés avec une percée nationaliste et l’attente d’une offre nouvelle du type de celle que nous avons apportée.

Quelle place va occuper le chef de l’État ? Va-t-il participer à des meetings ?

Il y réfléchit. Ce sera certainement là où on ne l’attend pas, comme d’habitude. Et certainement pas tout de suite, puisque les Français sont dans le grand débat.

N’est-il pas la véritable tête de liste ?

N’avons-nous pas de la chance d’avoir un président qui porte la voix de la France en Europe ? Est-ce qu’il a choisi Nathalie Loiseau ministre, pour con­duire la liste, parce qu’il n’avait personne sous la main, ou est-ce qu’il m’avait demandé, à l’époque, de bouger les lignes ? Il a pris quelqu’un qui avait vécu partout à travers le monde, qui n’avait pas une trajectoire classique, parce que, justement, il ne voulait pas d’une Europe installée. C’est ça, l’histoire qui s’est passée. Sinon, il aurait pu mettre un techno de l’Europe : il y en a plus d’un qui en rêvait !

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