Nathalie Loiseau

Europe

INTERVIEW - La tête de liste LREM détaille son programme et met en garde contre le risque d’une victoire des populistes.

Le Figaro - 19 mai 2019 - Par Mathilde Siraud, Vincent Tremolet de Villers et Marcelo Wesfreid

LE FIGARO. - La campagne touche à sa fin. Vous répétez que l’enjeu de cette élection est capital, pourtant on n’aura pas ou peu parlé d’Europe. Comment l’expliquez-vous?

Nathalie LOISEAU. - Ceux qui cherchent à faire de ces élections une élection présidentielle au rabais commettent une faute majeure pour l’avenir de l’Europe. Ce qui va se passer dans l’Union européenne dans les années à venir est crucial parce que la marche du monde s’accélère, qu’il s’agisse de l’urgence climatique, des défis technologiques, du terrorisme. Face à cela, les Français auront le choix le 26 mai entre ceux qui veulent détruire le projet européen, ceux qui cogèrent l’Europe depuis vingt ans et qui sont donc responsables du statu quo actuel et ceux qui, comme nous, aiment l’Europe et veulent la changer, ceux qui, comme nous, pensent que si la France veut peser dans le monde, c’est à travers une Europe forte. Notre ambition, c’est de porter la voix de la France en Europe.

Le fait qu’Emmanuel Macron ait fixé lui-même l’objectif final d’arriver en tête, n’est-ce pas une grosse prise de risque?

Le plus grand risque, c’est d’affaiblir la voix de la France. Emmanuel Macron fait ce qu’il dit, ce n’est pas quelqu’un qui se réfugie sous la table quand les moments sont difficiles. Depuis cinq ans, au Parlement européen, la voix de la France n’a pas porté parce que le premier parti de France était le Rassemblement national. Le président de la République exprime sa conviction. Nous avons le président le plus engagé sur la scène européenne depuis très longtemps, c’est une chance pour la France et les Français.

Vous avez été au cœur de plusieurs polémiques, vous avez reconnu des maladresses. Qu’est-ce que cette campagne vous a appris sur vous-même?

Cette campagne m’a appris la dureté, la violence des campagnes électorales. On m’avait prévenue. Mais cette campagne a aussi renforcé ma détermination à me battre. Quand vous êtes la tête de liste de la majorité, vous prenez dix fois plus d’attaques que n’importe quelle autre tête de liste.

Emmanuel Macron a voulu entraîner un certain nombre de dirigeants européens à travers des décisions et des discours. Les déclarations d’Angela Merkel évoquant des relations faites de «confrontations» avec le chef de l’État ne prouvent-elles pas qu’il n’y est pas parvenu et qu’il est isolé?

Il y a une voix, une énergie française qui se fait entendre en Europe. C’est vrai qu’aujourd’hui ce n’est pas l’Allemagne qui dirige l’Europe seule: c’est une bonne chose pour les Français et cela n’a pas toujours été le cas par le passé. Ce qu’il faut, c’est que cela se traduise au Parlement européen, car aujourd’hui le groupe dominant est celui de la droite conservatrice, lui-même dominé par la CDU.

Vous défendez la création d’un smic européen. Cette mesure est très critiquée. Concrètement, comment faire converger les pays quand le smic est à 286 euros en Bulgarie et à 2000 euros au Luxembourg?

«Nous ne pouvons être les naïfs de l’Europe, ceux qui acceptent de financer le dumping social ou le dumping fiscal de nos partenaires»
Nathalie Loiseau

Ce que vous décrivez montre que ce n’est pas tenable, que dans un espace économique commun il ne doit pas y avoir de différences de salaires pareilles. Si les différences perdurent, les Français seront en permanence en concurrence avec des travailleurs à bas coût. Il faut agir sur ces disparités salariales, car un certain nombre de pays, notamment à l’est de l’Europe, ont atteint le quasi-plein emploi. Là-bas, beaucoup de travailleurs se sont expatriés parce que les salaires étaient trop bas par rapport à leurs qualifications. C’est le moment où il faut amener l’UE à dialoguer sur ce qu’est un niveau de salaire adapté à chaque pays. La France est le deuxième contributeur net au budget de l’UE. Des fonds européens sont massivement transférés vers d’autres pays, il doit y avoir des conditions de convergence sociale et fiscale à destination de ces pays-là. Nous ne diminuerons bien sûr pas le smic français. Ce que nous souhaitons, c’est que les ministres européens se réunissent pour parler du marché du travail, du niveau de vie et de la capacité à augmenter les salaires, avec la même exigence qu’ils le font sur les questions budgétaires. L’arme des fonds européens doit être utilisée. Nous ne pouvons être les naïfs de l’Europe, ceux qui acceptent de financer le dumping social ou le dumping fiscal de nos partenaires.

Faut-il «sauvegarder» Schengen, comme le prévoit votre programme, ou bien le «remettre à plat», comme l’a écrit le président dans sa tribune?

C’est la même chose. Nous voulons remettre à plat Schengen pour sauvegarder la libre circulation. Mais pour cela, il faut s’assurer que tous les participants à Schengen exercent leurs responsabilités dans un contrôle effectif aux frontières extérieures de l’UE et assument leur part d’entraide, qui consiste soit à accueillir des réfugiés, soit à fournir des moyens pour le contrôle de la frontière ou la reconduite des migrants illégaux dans leur pays d’origine. Un pays qui ne respecterait pas ses devoirs au titre de Schengen devrait être suspendu et ne pas bénéficier de la liberté de circulation.

La taxation des Gafa, est-ce un vœu pieux? Vous avez échoué à la mettre en place au niveau européen…

Quand Bruno Le Maire a porté ce sujet de la taxation des géants du numérique au niveau européen, 24 pays de sont déclarés favorables, quatre ont dit non. Nous proposons de sortir de cette règle de l’unanimité fiscale, mortifère. Cela est possible sans modifier les traités.

Vous proposez 1000 milliards d’euros pour financer la transition écologique. Quid du financement? Nicolas Hulot s’interroge lui-même sur «des promesses déjà actées dont on sait qu’elles vont buter contre les freins européens»…

«Puisque nous sommes tous d’accord sur la priorité à donner à l’urgence climatique, mettons en place un instrument puissant afin de la financer»
Nathalie Loiseau

Nicolas Hulot a raison, le combat n’est pas facile, il faut aller vite. C’est aussi ce que nous pensons avec Daniel Cohn-Bendit et Pascal Canfin. Concernant la banque européenne pour le climat, il ne s’agit pas de 1000 milliards d’euros d’argent public, comme il le sous-entend. Ce que nous proposons à travers cette banque, c’est d’orienter l’épargne privée. Souvenez-vous qu’en 1989, quand le rideau de fer est tombé, on a créé une banque, la Berd. Elle a remarquablement bien marché. Puisque nous sommes tous d’accord sur la priorité à donner à l’urgence climatique, mettons en place un instrument puissant afin de la financer. Nous proposons par ailleurs la fermeture de toutes les centrales à charbon à travers l’Europe et pas seulement en France. Nous veillerons aussi à consacrer 40 % du budget européen à la transition écologique.

Le risque d’abstention élevé peut-il s’expliquer par le fait que les programmes sont moins tranchés? Le RN ne veut plus sortir de l’UE, vous n’allez pas jusqu’à défendre le fédéralisme…

Les programmes sont très différents. Notre liste porte un projet de progrès, de protection. Ce que nous voulons, c’est que l’Europe nous protège ; ce n’est pas nous protéger d’une Europe qui nous ferait du mal. Ce que j’entends de Mme Le Pen, de M. Bardella, sont des mots extrêmement durs qui ne reconnaissent pas ce que nous devons à la construction européenne. Tout, dans leur projet, du retour aux frontières nationales au recouvrement de la souveraineté monétaire, conduit à une sortie de l’UE. Qu’ils assument et le disent clairement aux Français.

Marine Le Pen vient de faire une tournée des formations eurosceptiques, en Slovaquie et en Estonie, et elle a rencontré Matteo Salvini, samedi. Est-elle si isolée que vous le dites souvent au plan européen?

Elle est allée à la rencontre de ce qui se faisait de moins fréquentable dans l’extrême droite européenne et a fait allégeance à Steve Bannon, dont le seul objectif est d’affaiblir et de diviser l’Europe. Les liens de ces nationalistes avec la Russie de Poutine sont très inquiétants. L’exemple du leader d’extrême droite autrichien Heinz-Christian Strache est en ce sens criant. Les masques tombent.

François-Xavier Bellamy est-il l’incarnation de la «droite du Trocadéro»?

François-Xavier Bellamy se revendique comme l’hériter de la droite Trocadéro. Je viens du centre droit, mais cette droite, ce n’est pas ma droite. Si j’ai rejoint Emmanuel Macron, c’est que je ne me reconnaissais pas dans le chemin pris par Les Républicains.

Quel serait le périmètre de votre futur groupe au Parlement européen? En plus d’élus issus de l’Alde et des Espagnols de Ciudadanos, espérez-vous que d’autres formations vous rallient?

Une dizaine de partis européens étaient présents lors de notre meeting à Strasbourg, le 11 mai. Certains sont aujourd’hui membres de l’Alde, dont le président actuel, Guy Verhofstadt, a annoncé la dissolution. D’autres ne le sont pas comme l’Italien Matteo Renzi, qui a manifesté son soutien dans une vidéo. On souhaite créer un groupe plus large avec des proeuropéens soucieux de démocratie et de faire progresser l’Europe.

«Notre priorité est d’avancer vers l’armée européenne», écrivez-vous dans votre programme. Comment y parvenir?

 

«On ne peut rester dans une Europe où il y a 20 types de navires,de chars, d’avions de combats dif­férents»

Nathalie Loiseau

Le concept que nous portons est la capacité des armées européennes à planifier des opérations ensemble, à s’entraîner ensemble et à intervenir ensemble avec des matériels communs. Rien de cela n’existe actuellement. Il faut pouvoir aller plus loin et construire cette culture stratégique qui nous permet d’avoir une autonomie en Europe. Il y a la conscience forte que l’allié américain est devenu imprévisible et semble accorder moins d’importance qu’avant à l’Alliance atlantique. Aujourd’hui, nous avons besoin de développer des moyens militaires communs. On ne peut rester dans une Europe où il y a 20 types de navires, de chars, d’avions de combats différents. Cela rend difficile d’intervenir quand il y a une telle disparité de moyens. C’est aussi cohérent avec cette notion de préférence européenne que nous avons introduite dans le Fonds européen de la défense. Et cohérent dans notre envie de construire des champions européens.

Si la liste RN arrive en tête, c’est votre échec ou celui du président de la République?

Ce serait une mauvaise nouvelle pour les Français. Le RN a un bilan désastreux pour les Français. Il a voté ces cinq dernières années au Parlement européen contre la protection des frontières, la lutte contre le terrorisme, la limitation des émissions de CO2 des véhicules, l’égalité hommes-femmes et s’est abstenu sur l’encadrement du travail détaché.

Sur le plan national, si le RN est en tête, cela rendrait-il plus difficile l’application du programme d’Emmanuel Macron?

Les chiffres du chômage qui viennent d’être publiés montrent que les résultats sont là. Cela faisait dix ans qu’on n’était pas passés sous la barre des 9 %. La France a été désignée parmi les cinq pays les plus attractifs pour l’implantation des entreprises étrangères. Le pouvoir d’achat augmente. Je suis confiante dans la capacité du chef de l’État à poursuivre son action.

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