Europe

L'économiste jésuite propose d'annuler les dettes publiques détenues par la BCE pour financer la transition écologique et relancer l'emploi.

 

Le Point - 26 avril 2020 - Propos recueillis par Mathilde Gardin et Marc Vignaud

Dans cette crise inédite, les dogmes tombent un à un. Certains, comme les règles budgétaires européennes, se sont déjà effondrés. Gaël Giraud ne craint pas d'en abattre davantage pour sortir de ce cataclysme économique, déclenché par la pandémie du nouveau coronavirus. Cet économiste, au profil atypique – prêtre jésuite, il a travaillé dans la finance avant de devenir le chef-économiste de l'Agence française de développement (2015-2019) –, très consulté par les grandes institutions et par les gouvernements, propose d'annuler purement et simplement les dettes publiques rachetées par la BCE pour faire baisser les taux d'intérêt.

Directeur de recherche au CNRS, ce spécialiste des interactions entre économie et écologie, également professeur à l'École nationale des ponts et chaussées, appelle les gouvernements à financer massivement la transition écologique. Mais ne faites pas de lui un collapsologue ou un décroissant, le système économique « post-croissance » qu'il appelle de ses vœux est tout autre chose, ce qu'il nous explique depuis l'Irlande, où il est confiné.

Le Point : La crise que nous traversons aujourd'hui montre que nous n'étions pas préparés à une telle pandémie. Était-elle si imprévisible ?

Gaël Giraud : C'était parfaitement prévisible et nous sommes impardonnables de ne pas l'avoir fait. Elle a été très bien prévue et anticipée par un certain nombre de pays, notamment en Extrême-Orient (Taïwan, Corée du Sud, Vietnam et, dans une moindre mesure, Singapour, Hongkong et Japon), mais aussi l'Islande et Malte, en Europe. L'OMS avait prévenu depuis des années que les marchés d'animaux sauvages à Wuhan et à Pékin pouvaient entraîner de nouvelles pandémies de coronavirus, qu'on a déjà connues en 2002 avec le Sras et en 2012-2013 (Mers). En France, après la grippe aviaire et le H5N1, nous avions pris des mesures intelligentes avec la création de l'EPRUS (Établissement de préparation et de réponse aux urgences sanitaires) en 2007, mais nous avons ensuite divisé son budget par dix…

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C'est donc une défaillance des États…

C'est une défaite de l'idéologie qui veut que moins l'on a d'État, mieux on se porte. En France, la décentralisation a été vidée de sa substance : nous avons retiré aux collectivités locales la responsabilité sanitaire et les moyens de l'assurer, tout en leur donnant des compétences qui, du coup, devenaient inopérantes. Aujourd'hui, les cafouillages incroyables autour de la production de masques et d'enzymes pour les tests traduisent cela. Nos laboratoires d'analyses vétérinaires ont prévenu très tôt qu'ils étaient en mesure de procéder à des tests, mais notre administration a perdu énormément de temps avant de les y autoriser. C'est la défaillance d'un État à qui l'on a coupé les ailes, et non parce qu'il y aurait trop d'État en France. Nous avons besoin de repenser une décentralisation effective et responsable.

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Comment se fait-il qu'avec des dépenses de santé aussi élevées la France ne parvienne pas à faire face à la crise sanitaire aussi bien que d'autres pays, comme l'Allemagne ?

En Allemagne, une importante partie du système de soins est réalisée par un secteur privé à but non lucratif, pour lequel l'État donne les grandes orientations et qui n'est pas comptabilisé dans le secteur public. On ne peut donc pas opposer un « secteur privé » efficace en Allemagne à un secteur « public » inefficace en France, où les deux tiers de la dépense publique en matière de santé vont vers le secteur privé. Qui plus est, selon l'OCDE, la contribution des dépenses de santé allemandes au PIB s'élève à 5,2 % environ, elle est stable (en légère hausse) depuis quarante ans. Il en va de même en France, où elle avoisine les 6 %… Ce serait bien que l'on cesse de faire circuler des chiffres bidon à ce sujet. Privé comme public, le système sanitaire français n'avait pas les moyens de remplir sa mission.

Quelles vulnérabilités de notre système économique cette crise révèle-t-elle ?

Les difficultés d'approvisionnement de matériel médical et de médicaments illustrent notre très forte dépendance à des chaînes de valeur internationales construites depuis des années à flux tendu pour maximiser le profit à court terme. Cela rend l'ensemble de nos économies très vulnérables à l'interruption de ces chaînes et révèle la nécessité de relocaliser au moins une partie de ce qui nous fait vivre de manière à être en mesure d'absorber des chocs comme cette pandémie, et il y en aura d'autres. Reconduire le monde ancien, ce serait insulter notre jeunesse et l'avenir de la France.

Comment faire pour relocaliser ? Ne va-t-on pas revenir à la situation d'avant une fois la crise passée ?

Tout est affaire de choix. Le nombre de morts, finalement, sera bien inférieur aux centaines de milliers initialement envisagés par certains épidémiologistes en cas d'inaction : entre 30 000 et 40 000 ? Même si chaque décès est une mort de trop, cela risque de donner l'impression qu'après tout la crise sanitaire n'était pas si grave. Le nombre de chômeurs supplémentaires, lui, sera considérable : au moins 1 million. Le risque sera alors de revenir au business as usual pour recréer des emplois très vite. Ce serait une erreur et une faute. Il faut amorcer la reconstruction écologique de notre pays, qui créera davantage d'emplois que notre économie thermo-industrielle du monde d'hier. Prenons un exemple : l'agroécologie. Pour que l'ensemble de l'agriculture européenne devienne écologique, il faut au moins 1 million de personnes supplémentaires dans les champs. Or ce sont des emplois qui requièrent des qualifications. Le véritable obstacle à la création d'emplois via la reconstruction écologique, c'est la formation professionnelle. Il faut que l'État s'engage, comme employeur en dernier ressort, à créer des filières d'apprentissage dont nous avons besoin pour que les Français dont les métiers sont appelés à disparaître puissent se réorienter vers les métiers de l'avenir. Autre exemple, la rénovation thermique des bâtiments. C'est un chantier extrêmement créateur d'emplois qui va revitaliser tous nos centres-villes en déshérence, réduire notre dépendance au pétrole, améliorer notre balance commerciale, etc. Nous manquons actuellement d'ouvriers qualifiés pour le mener à l'échelle nationale. Lançons donc la rénovation à l'échelle d'une ou deux régions, créons les filières d'apprentissage, étendons le programme à toute la France dans deux ans.

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Est-ce ce possible d'amorcer cette transition écologique dans l'urgence ? On voit que le Green Deal européen est déjà fragilisé…

Selon un récent article de Nature, l'inaction climatique va nous coûter l'équivalent de la crise du coronavirus tous les ans. Avec cette crise, le ratio dette publique sur PIB va bondir à au moins 115 %. Cela peut se résoudre par l'annulation des dettes publiques détenues par la Banque centrale européenne (BCE), ce qui nous rendrait libres d'engager des dépenses massives pour sauver notre économie. L'austérité budgétaire, qui, comme la Grèce l'a montré, ne permet pas de réduire le ratio dépenses sur PIB, est pire que le mal. Il faut lancer de grands travaux, à la manière de Roosevelt dans les années 1930, mais écologiques.

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Au cours de ses quatre interventions télévisées, Emmanuel Macron a semblé amorcer un changement de cap en parlant planification et sobriété carbone. Que vous inspirent ces propos ?

Ces paroles sont bienvenues. Où sont les actes ?

Vous proposez que la BCE annule les dettes publiques qu'elle détient. N'est-on pas déjà dans une monétisation massive de la dette publique pour permettre aux États de s'endetter presque gratuitement ?

Les programmes de rachat de titres par la BCE ne délivrent aucun pays du joug de la dette. Cela bénéficie surtout aux banques privées : elles achètent la dette publique au moment de son adjudication par les États en sachant qu'elles vont immédiatement la revendre à Francfort. Elles ne prennent donc aucun risque. Au passage, elles prélèvent pourtant une petite marge. Quant aux États, ils continuent de s'endetter… Je parle d'annuler purement et simplement leurs stocks de dettes qui sont déjà dans les comptes de la BCE. Pour la France, cela revient à récupérer 400 milliards d'euros, ce qui nous libérerait pour longtemps de l'obsession austéritaire.

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Vous croyez à l'argent magique ! On ne peut pas massivement créer de l'argent comme ça, si ? Cela risque de créer une inflation massive…

N'importe quel banquier sait que « l'argent magique », nous en créons tous les jours ! Quand les banques privées accordent un crédit, elles créent de l'argent. C'est leur fonction. Et, lorsque quelqu'un rembourse un emprunt, il détruit de la monnaie (sans le savoir). La Banque centrale ne fait que créer de la monnaie banque centrale, la base monétaire, qui ne sort jamais du marché interbancaire. Vous et moi n'avons jamais vu la couleur de cet argent. Cette monnaie banque centrale ne peut pas produire d'inflation puisqu'elle ne circule pas dans l'économie réelle. Ce qui peut être inflationniste, c'est la monnaie créée tous les jours par les banques privées. Si cet argent est injecté au mauvais endroit, il crée des bulles, comme cela s'est passé avant 2008 avec les bulles immobilières en Irlande ou en Andalousie. Cela se reproduit avec l'énorme bulle financière aujourd'hui et la bulle immobilière dans nos métropoles. En annulant les dettes publiques détenues par la BCE, on ne créerait pas un centime : on empêcherait que cette monnaie déjà en circulation ne soit détruite par le remboursement des dettes. Enfin, nous sommes, depuis 2010, dans une situation de quasi-déflation qui va encore s'aggraver avec la dépression économique des années qui viennent à cause du confinement. Il n'y a aucun risque d'inflation pour les prochaines années, sauf rupture d'approvisionnement de biens essentiels.

Pourquoi ne l'a-t-on pas fait avant, alors, si c'est si facile d'annuler les dettes des États détenues par les banques centrales ?

Nous sommes empêchés de le faire en apparence à cause d'un débat technique annexe. La question est de savoir si la BCE peut faire des pertes et avoir des fonds propres négatifs à son bilan. La réponse est oui. Un rapport de la Banque des règlements internationaux, la banque centrale des banques centrales à Bâle, rappelle qu'une banque centrale peut très bien opérer avec des fonds propres négatifs, contrairement aux banques privées. L'important, c'est que la monnaie créée par la banque centrale soit acceptée par tous dans l'économie. La légitimité de l'euro comme devise ne dépend vraiment pas des fonds propres de la BCE à Francfort : la preuve, c'est qu'ils représentent autour de 80 milliards, ce qui est très faible. La crédibilité de l'euro dépend, au contraire, de notre capacité à reconstruire l'Europe.

Mais il faudrait recapitaliser la BCE !

Les traités européens n'obligent pas les États à recapitaliser la BCE. Le véritable obstacle à cette solution est en réalité politique. En annulant les dettes, ne va-t-on pas encourager les États à croire que tout est permis puisque toutes les dettes peuvent être annulées in fine ? C'est la grande crainte des faucons néerlandais, de quelques faucons allemands et de Bercy. Qui peut les en délivrer ? Il faut qu'ils comprennent que la macroéconomie qu'ils ont en tête est totalement fausse. Ils raisonnent comme si la gestion d'un État était similaire à celle d'un bon chef de famille qui gère le budget de son ménage. Un ménage qui dépense plus qu'il ne gagne est en difficulté. Mais, pour un pays, cela n'a rien à voir. Lorsque l'État dépense de l'argent, quelqu'un le gagne dans le secteur privé. Donc la dépense publique est bénéfique pour l'économie.

Selon vous, les États auraient-ils dû s'endetter davantage pour dépenser plus après la crise de 2008 ?

Tout à fait. C'est d'ailleurs ce qu'a fait la Chine en lançant en 2009 le plus grand plan de relance keynésien de toute l'histoire de l'humanité. Pour revenir aux faucons rhéno-flamands, il faut également qu'ils comprennent que la division du travail qu'ils ont imposée dans la zone euro est mortifère. Elle stimule l'industrialisation du nord alors que le sud se désindustrialise rapidement, y compris la France. Jusqu'à présent, c'est uniquement parce que les pays du sud de la zone euro ont réussi à maintenir des niveaux de salaires relativement élevés qu'ils ont été capables d'absorber les produits de l'industrie du nord. Si la zone sud de l'euro avait imité la déflation salariale allemande pour gagner en compétitivité, les excédents allemands n'auraient rien à voir avec ce qu'ils sont aujourd'hui, puisque 70 % de ces excédents viennent du reste de la zone euro. Si l'Europe du Sud s'effondre, l'Allemagne s'effondrera avec elle.

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L'Europe a-t-elle suffisamment fait preuve de solidarité jusqu'à présent ?

La solidarité européenne reste très insuffisante. Je suis inquiet pour l'Italie, l'Espagne et le Portugal. Pour se mettre d'accord sur le plan de 540 milliards d'euros destiné à faire face à la crise, nos ministres des Finances en sont venus aux insultes. C'est d'autant plus grave que cela reste en deçà des besoins de l'économie européenne. Il y a un risque que les populations du sud de l'Union s'interrogent sur l'intérêt d'en faire partie si elle n'est pas capable de faire preuve de solidarité dans ce qu'elles vivent comme une tragédie sanitaire. Le moyen le plus simple pour concrétiser cette solidarité européenne serait de lancer des corona bonds, une dette commune, à hauteur de 1 000 milliards d'euros, à taux nul. Il y aurait, évidemment, un droit de tirage beaucoup plus important pour les pays du sud afin de leur permettre de faire face aux conséquences catastrophiques du confinement. Il y a encore une chance pour qu'Angela Merkel se lance dans cette voie, car nos amis allemands sont partagés.

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Si la zone euro ne fait pas tout cela, certains pays auront-ils intérêt à sortir de l'euro à vos yeux ?

Je ne pense pas que la sortie de l'euro doive être à l'agenda de quiconque aujourd'hui. Un plan de sortie existe déjà, dans les pays du nord (Allemagne, Autriche, Pays-Bas, Finlande). Il serait activé au cas où la gestion de la crise avec les pays du sud deviendrait trop insupportable à leurs yeux. Il consisterait à créer une zone euro-nord, une sorte de zone mark étendue. Sortir de la zone euro serait d'autant plus coûteux d'un point de vue économique, pour le sud, que ce n'est pas nécessaire. Certains pays peuvent choisir de s'affranchir d'un certain nombre de règles budgétaires européennes qui n'ont pas de fondement rationnel : ils seront peut-être sanctionnés par La Haye (alors qu'Orban s'affranchit en toute impunité de l'État de droit) mais pourraient alors refuser de s'acquitter de leur part du budget européen. Ce serait une manière simple et violente de faire entendre que, pour gagner, une équipe de foot a besoin de tous ses joueurs.

Avec cette crise, la France connaît aujourd'hui une sorte de « décroissance forcée  ». Faut-il s'en réjouir ? On voit ce que cela donne au niveau économique et social…

Je ne m'en réjouis pas et c'est une épreuve de vérité pour les collapsologues romantiques et les décroissantistes, dont je n'ai jamais fait partie. Le coût social, et en particulier celui du chômage, va être colossal. Une économie post-croissance comme celle que j'appelle de mes vœux, avec d'autres économistes et beaucoup d'ONG, ce n'est pas consentir en souriant à la tragédie qu'on vit aujourd'hui. C'est s'organiser en se donnant des objectifs politiques et économiques qui ne sont plus pilotés par la croissance du PIB. Aujourd'hui, le seul critère quantitatif proposé aux députés pour apprécier un projet de loi de finances est son impact sur le PIB. Pour pouvoir orienter différemment nos politiques publiques, il est indispensable d'utiliser d'autres critères. Il y a notamment l'indice de développement humain (IDH), dont une version tient compte du revenu par tête mais aussi des inégalités de revenus, du niveau de scolarisation et de l'espérance de vie en bonne santé. C'est encore insatisfaisant, mais déjà moins fruste que le seul PIB. Il faut aussi prendre en compte l'empreinte carbone et matérielle de notre économie, les dégâts écologiques que nous infligeons à nos écosystèmes et donc la dette écologique colossale que nous avons contractée. La difficulté n'est pas de trouver des alternatives au PIB, mais de se mettre d'accord sur celle que nous voulons privilégier. C'est encore une question de choix politique.

La taxe carbone a été abandonnée en France après la crise des Gilets jaunes. La Convention citoyenne pour le climat ne l'a pas reprise. Pourtant, l'immense majorité des économistes estime qu'il faut donner un prix au carbone…

En 2017, la commission Stern-Stiglitz, dont j'ai fait partie, a publié un rapport qui concluait à la nécessité de donner un prix au carbone. Non pas via un marché des droits à polluer, qui est un échec depuis de trop longues années, mais via une taxe, qui a l'avantage de rapporter des recettes à l'État. Je suis très favorable à sa remise en selle et à une augmentation de son niveau, selon une trajectoire annoncée prévue par l'État, de manière à ce que les entreprises puissent prendre leurs dispositions. Aujourd'hui, on est à 40 euros la tonne, on peut imaginer une augmentation de 15 euros chaque année pour monter à 190 euros en 2030. On serait encore loin des 300 euros recommandés par toutes les simulations macro-économiques si nous voulons avoir quelques chances de rester en dessous des + 2 °C de réchauffement en 2060. Il faut aussi lever les exemptions de taxe dont bénéficient les entreprises les plus polluantes. La vraie question est celle de sa gestion sociale, qui a été catastrophique et a abouti fort logiquement aux Gilets jaunes. Il faut accompagner les ménages fragiles qui seront mis en difficulté par l'augmentation de la taxe. Pour cela, on peut utiliser les recettes budgétaires générées par la taxe pour augmenter de manière substantielle le chèque énergie en faveur des plus fragilisés. Je comprends que la Convention citoyenne n'ait pas retenu la taxe carbone, tant, faute de pédagogie de la part de l'exécutif, elle est aujourd'hui inaudible. Il n'empêche que, d'un point de vue économique, il n'y a pas l'ombre d'une hésitation.

À vous écouter, il faut relancer l'activité économique grâce à l'augmentation des dépenses publiques. Mais vous soulignez aussi qu'on va avoir un énorme problème de compétences de la main-d'œuvre et qu'il faudrait relocaliser des industries en Europe. Tout cela mis bout à bout serait très inflationniste !

Nous glissons sur une pente déflationniste depuis dix ans et le confinement ne fait qu'accentuer la pente. Si on met en œuvre simultanément tous les chantiers de la reconstruction (rénovation du bâti, mobilité verte, fret ferroviaire, réaménagement des territoires en faveur de circuits agroécologiques courts, relocalisation d'une partie de l'industrie…), nous aurons une hausse des coûts de la main-d'œuvre et peut-être de l'inflation dans 5 ans. Mais, d'une part, ce n'est pas certain, de l'autre, ce serait un moindre mal. La phobie rhéno-flamande de l'inflation a été inventée de toutes pièces à la fin des années 1970, alors que c'est un phénomène relativement positif lorsqu'elle ne dérape pas. L'inflation redistribue de la richesse des créanciers et des rentiers vers les plus modestes qui sont les plus endettés. À condition que les salaires suivent, bien sûr. Cette option est hautement préférable à la déprime déflationniste dont personne ne sait comment sortir.

On garde en tête la superinflation de la République de Weimar au début des années 1920…

L'hyperinflation allemande de 1923 est en partie due à la dette publique allemande héritée de la guerre et que les alliés de 1919 n'ont pas voulu annuler. Raison de plus pour qu'on annule une partie des dettes publiques européennes aujourd'hui ! Mais, en 1923, c'était surtout dû au fait que la Banque centrale avait autorisé les entreprises allemandes à créer elles-mêmes de la monnaie pour payer leurs salaires. Le ministre Schacht a mis fin en six mois à la flambée des prix en interdisant aux industriels de se prendre pour des banques. Rappelons que nous avons déjà eu de l'inflation, y compris à deux chiffres, pendant les Trente Glorieuses. Cela n'a jamais dégénéré en hyperinflation.

Vous dites que notre avenir passera par une redéfinition, voire une réappropriation, du concept des biens communs. C'est-à-dire ?

Dans le passé, seule la coopération internationale nous a permis de nous débarrasser des grandes pandémies, par exemple de la variole, avec une campagne massive de vaccination dans les années 1970. Si, dans un an et demi, un seul pays n'a toujours pas réussi à éradiquer le coronavirus, il reviendra chez nous après mutation, peut-être sous la forme d'une pandémie saisonnière. Il faut donc une coopération internationale sans faille pour lutter contre un mal face auquel un État isolé ne peut rien. Dit autrement, la santé est un « commun » mondial. Nous avons absolument besoin du secteur privé pour produire les milliards de vaccins, des États pour coordonner la réponse des autorités publiques, de la société civile pour mettre en œuvre une partie de cette réponse. Prendre conscience que la santé est un commun mondial nous sort du débat archaïque de l'État contre le marché. La santé d'une riche famille chinoise de Wuhan qui mange du pangolin nous concerne tous, de la même façon que la santé d'un fermier guinéen atteint du virus Ebola dans la forêt profonde de Nzérékoré.

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À vous entendre, on comprend bien que le repli sur soi, la fermeture des frontières nationales sans concertation, la fameuse stratégie du « passager clandestin », n'est pas la bonne solution.

On n'arrivera pas à lutter contre la pandémie et toutes les catastrophes écologiques qui nous tombent déjà dessus si nous n'entrons pas dans une véritable coopération internationale. Les dernières simulations climatiques que je connais suggèrent que, si l'on continue sur la trajectoire actuelle, celle du business as usual, l'Italie, l'Espagne et la moitié sud de la France ne seront plus viables avant la fin du siècle à cause des canicules et du manque d'eau (qui se fait déjà sentir aujourd'hui). Mais aujourd'hui quel organe international permet de taper du poing sur la table face à un dirigeant comme Bolsonaro qui continue de détruire l'Amazonie, principal poumon de la planète, et qui refuse de mettre en place un confinement strict pour limiter la propagation du virus ? C'est un aveu d'échec du multilatéralisme onusien.

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Faut-il donc éviter le protectionnisme ?

Qu'on régule les échanges de capitaux financiers et de biens et services est une très bonne chose. Historiquement, ce protectionnisme-là n'a jamais coïncidé avec la guerre. La révolution écologique qu'on doit mettre en œuvre est infaisable sans pratiquer un protectionnisme sanitaire, écologique et social, au moins aux frontières de l'Europe, de manière à protéger une industrie verte naissante. Au XIXe siècle, la révolution industrielle ne se serait jamais faite sans le protectionnisme d'alors.

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