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Europe

La crise mondiale provoquée par la pandémie du coronavirus sera profonde, sans commune mesure avec celle de 2008, estime Dominique Strauss-Kahn;

Les Echos - 18 juin 2020 - Par Nicolas Barre et Daniel Fortin

Dans ce contexte, la zone euro, notamment sous l'impulsion de la France et de l'Allemagne, est peut-être en train d'accomplir sa mue tant attendue en faisant un pas vers la mutualisation des dettes et la constitution de ressources propres. Une sortie de crise par le haut, qu'il détaille dans cet entretien exclusif, et dans un long texte.

Les Echos : Les économistes ne semblent pas tous d'accord sur l'ampleur de la crise économique qui va suivre l'épidémie de Covid-19. Quel est votre sentiment sur ce sujet ?

Dominique Strauss-Kahn : La crise qui s'annonce sera très profonde. Les derniers indicateurs fournis par la plupart des instituts économiques du monde le prouvent. Les dégâts seront bien pires qu'en 2008 , où le problème à résoudre était essentiellement financier. C'est inédit. Devant un tel choc, les mesures à prendre sont par nature exceptionnelles. En 2008, nous nous en étions sortis dès lors que le G20 avait accepté les mesures de relance préconisées par le FMI, à savoir l'équivalent de 2 % du PIB mondial. Ce ne serait pas suffisant dans le contexte d'aujourd'hui.

Pour l'heure, nous avons réagi dans l'urgence, et plutôt bien. Après un faux pas initial, la Banque centrale européenne a pris toute sa place en lançant le 18 mars un nouveau programme de soutien des marchés financiers. De leur côté, la plupart des gouvernements ont mis en place des mesures de soutien nécessaires, mais qui ne sont que des mesures de première ligne. Il faudra aller beaucoup plus loin pour assurer le redémarrage de l'économie mondiale.

Que faut-il faire pour passer au stade supérieur ?

Nous en avons un exemple sous les yeux avec la récente initiative franco-allemande consistant à lancer un emprunt européen, ce qui induit une vraie forme de mutualisation des dettes entre Etats membres. Il s'agit d'un pas historique pour la zone euro. Le plan de relance de 750 milliards d'euros proposé par la Commission le 27 mai dernier est une autre avancée majeure, notamment parce qu'il introduit l'idée que l'Union européenne doit se doter de ressources propres.

Nous assistons là à l'ébauche d'une fiscalité européenne, qui est elle-même un pas décisif pour aboutir un jour à une intégration. Ces deux percées conceptuelles, si elles sont suivies d'effet, sont à la hauteur de l'enjeu, qui est tout simplement celui de la survie de la zone euro.

Cette crise, dites-vous, présente un risque majeur de dislocation de la zone euro.

Les prévisions de la Commission de Bruxelles pour 2020 montrent que la grave récession qui se profile en raison de l'épidémie risque en effet de provoquer une dislocation de la zone. Pourquoi ? Tout simplement parce qu'elle menace d'aggraver jusqu'à un point de non-retour ce qui est sa fragilité historique, à savoir la divergence entre ce qu'on appelle les économies du coeur - Allemagne en tête - et celles de la périphérie (Italie, Espagne, Grèce), la France se situant à la frontière entre les deux. On sait que la crise sera beaucoup plus difficile à surmonter pour les pays de la périphérie, parce qu'elle frappe des économies déjà fragiles.

Cette divergence des économies n'a cessé de s'accentuer, et l'instauration d'une monnaie unique, contrairement à ce que l'on pensait, n'y a rien changé. Notamment parce que l'on a imposé au sein de la zone euro des politiques économiques exagérément contraignantes et particulièrement difficiles à supporter pour certains pays du Sud. L'orthodoxie financière préconisée par l'Allemagne était sans doute une bonne solution pour l'Allemagne. Elle correspond au niveau de développement et de complexité économique de ce pays. Mais ce n'était pas le cas pour d'autres nations, notamment celles du sud de l'Europe. L'erreur est de ne pas avoir tenu compte des situations différentes de certains pays. On aurait pu les gérer grâce à davantage de solidarité, qui serait passée par exemple par des transferts financiers. On ne l'a pas - ou peu - fait. C'est peut-être cette erreur que nous sommes en train de réparer aujourd'hui.

Si l'on souhaite vraiment en sortir, il faut, me semble-t-il, en finir avec cette sorte de mode qui s'est créée, consistant à dire que tous ces pays du Sud ne sont pas sérieux, qu'on ne peut leur faire confiance. Ce credo est tellement entré dans l'inconscient collectif qu'il est devenu une sorte de vérité. Or, ce point de vue est tout à fait erroné. Certains pays, comme l'Italie, par exemple, ont fait de très gros efforts, dans un contexte souvent très difficile, pour remettre leur économie à niveau. On oublie trop souvent de dire qu'entre 1995 et 2019, ce pays a enregistré chaque année un excédent primaire, à l'exception de 2009. On oublie aussi de souligner, par exemple, que la dette des ménages est proportionnellement beaucoup plus élevée dans les pays qui se disent frugaux que dans les pays vus comme laxistes.

L'accord franco-allemand que vous mentionniez représente pour Berlin une rupture politique importante. Pensez-vous qu'il survivra à de prochaines élections ? Et vous paraît-il suffisant ?

Je ne peux préjuger de ce que sera la situation politique allemande dans quelques mois. Mais la décision prise par Angela Merkel et sa coalition traduit de la part de Berlin une volonté forte que la zone euro continue à exister. C'est un signal fort donné aux marchés financiers. Il est très important que les investisseurs sentent que les principaux acteurs de la zone sont attachés à sa pérennisation.

Alors, bien sûr, cet accord franco-allemand ne va pas tout régler instantanément. Mais il s'agit d'une direction, et il était vital, à ce stade de notre histoire, de la prendre. Quant à savoir si ce plan est suffisant, à l'évidence, non. Il faudra mettre en place des outils beaucoup plus massifs.

Que peut-on faire pour mettre une bonne fois pour toutes la zone euro sur de bons rails et lui permettre d'affronter plus sereinement des crises de cette ampleur ?

Il existe un outil particulièrement adapté aux circonstances exceptionnelles que nous vivons. Il a déjà été utilisé à plusieurs reprises dans l'histoire, au Royaume-Uni, en 1752, ou encore lors de la guerre de Sécession aux Etats-Unis : ce sont les bons perpétuels, que l'on peut aussi appeler la « rente perpétuelle ». L'intérêt de ce mécanisme est que le capital emprunté n'est jamais remboursé. Seules les charges d'intérêt le sont, de façon perpétuelle. On pourrait donc mutualiser ces remboursements entre les Etats de la zone euro.

Combien cela coûterait-il ? Pas grand-chose, à l'échelle du budget européen. Si l'on admet, ce qui est mon sentiment, que la zone euro a besoin de 2.000 milliards d'euros pour traverser la récession et faire face aux investissements d'avenir comme la transition écologique ou la sécurité sanitaire, une telle rente perpétuelle, au taux de 0,5 %, représenterait une charge d'intérêt de 10 milliards d'euros chaque année. C'est largement absorbable pour un budget européen, qui représente déjà 150 milliards d'euros par an. C'est même moins coûteux, pour les Etats, que l'effort budgétaire supplémentaire que chacun devra accomplir, en l'absence d'un tel mécanisme, pour sauver la zone euro. Cela a été peu relevé, mais le ministre des Finances allemand, Olaf Scholz, lui-même a évoqué cette piste il y a deux semaines. C'est un pas important.

Mais pourquoi ne demande-t-on pas tout simplement à la Banque centrale européenne d'élargir son programme de rachat d'obligations souveraines émises par les Etats ?

Vous avez raison, sur le plan économique, on arriverait au même résultat. Mais le prix à payer ne serait pas du tout le même pour les Etats. Ils devraient s'endetter de façon encore plus massive qu'aujourd'hui pour faire racheter leurs dettes par la BCE. En conséquence, leur ratio d'endettement par rapport à leur PIB se détériorerait considérablement, ce qui aurait un impact désastreux sur les opinions publiques et auprès des agences de notation, donc des marchés.

Autre effet pervers, peut-être encore plus grave, les pays ayant les économies les plus solides seraient en meilleure situation que les autres pour emprunter davantage, ce qui accentuerait encore la divergence des économies des Etats membres au sein de la zone euro.

Si l'on parvient à mettre en place cette rente perpétuelle, comment s'assurer que l'argent ainsi collecté soit bien dépensé ?

Il sera absolument nécessaire de changer en profondeur le fonctionnement des institutions européennes, notamment en les allégeant de leur bureaucratie, qui ralentit beaucoup le processus de décision. Ce sera l'un des moyens de s'assurer que les gouvernements de la zone euro mènent les politiques qui conviennent. Mais il faut surtout s'entendre sur les priorités à financer. La transition écologique ou la sécurité sanitaire, nous les avons évoquées, sont évidemment au premier rang. Sur ces sujets, on peut procéder par grands appels d'offres, nécessaires pour mettre en place les infrastructures qui doivent accompagner ces politiques de long terme. On peut aussi considérer que les financements dédiés à la relocalisation de productions stratégiques sur le sol européen, c'est un bon emploi de notre argent.

Enfin, on l'a peu évoqué durant cette crise, l'Europe devra absolument tout faire pour rattraper son retard sur ce qui sera le principal instrument de souveraineté économique de ce siècle, à savoir la souveraineté numérique. C'est « le » sujet essentiel à mes yeux. Or, il faut bien admettre que nous avons totalement décroché dans ce domaine par rapport aux Etats-Unis et à la Chine. Et je ne suis pas sûr qu'il ne soit pas déjà trop tard. C'est un enjeu fondamental pour nos libertés, nos modèles de société, mais aussi pour notre puissance.

Un dernier mot sur la France. Comme dans d'autres pays, l'exécutif a été très critiqué sur sa réponse sanitaire et économique à la crise. Quel est votre sentiment ?

Vous le savez, depuis que je me suis retiré des affaires publiques, j'ai pris le parti de ne pas m'exprimer sur la politique française. Cette crise a été soudaine, elle a frappé tout le monde et, devant la violence de ce choc inattendu, tous les pays ont été pris de court - qui ne l'aurait pas été ? -, ce qui a occasionné des cafouillages, tout au moins au début de l'épidémie. Il ne faudrait pas que les quelques péripéties - en particulier de communication - voilent, aux yeux des citoyens européens, et donc des citoyens français, la puissance du filet de sécurité économique qu'a déployé l'Etat en cette période totalement hors nomes. Pour ce que j'en ai vu, la gestion de cet événement hors norme par la France m'a semblé être dans une bonne moyenne par rapport à ce qui s'est fait ailleurs. J'ai, par exemple, nettement préféré la gestion française de cette crise à la gestion britannique.

D'une façon générale, je considère que l'Europe, dans son ensemble, s'en est plutôt bien sortie. Ce n'est pas une mince performance quand on s'arrête, par exemple, sur l'image donnée par la société américaine durant cette pandémie - et j'étends cette remarque à l'explosion raciale qui s'est produite depuis. Vous le savez, je suis un amoureux de l'Europe. Et je pense que cette crise peut donner à notre continent l'opportunité de retrouver tout son lustre aux yeux du monde. A nous tous de faire ce qu'il faut pour cela.

Propos recueillis par Nicolas Barré et Daniel Fortin

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